Isabelle Lessedjina, l’architecte financière qui place la gouvernance au cœur de la puissance de Rawbank

Dans une banque, la solidité ne se mesure pas uniquement à la croissance du bilan, au volume des crédits ou au niveau des bénéfices. Elle dépend aussi de la qualité des arbitrages, de la maîtrise des risques, de l’indépendance du conseil d’administration et de la capacité à inscrire la performance dans le temps long. C’est précisément à ce niveau qu’intervient Isabelle Lessedjina. Présidente du conseil d’administration de Rawbank depuis avril 2024, elle apporte à la première banque de République démocratique du Congo une expérience construite entre trésorerie, marchés financiers, financement d’actifs, infrastructures, finance du développement et gouvernance.
Son parcours ne raconte pas une ascension verticale dans une seule institution. Il révèle plutôt une accumulation méthodique d’expertises acquises dans des environnements, des industries et des géographies différents. De Bruxelles à Dubaï, d’Accra à Londres, de Paris à Kinshasa, Isabelle Lessedjina a appris à lire une organisation par ses flux financiers, ses risques, ses actifs, ses partenariats et sa capacité à créer une croissance soutenable.
Cette trajectoire explique la nature de son mandat chez Rawbank. Elle ne dirige pas les opérations quotidiennes de la banque. Elle préside l’instance chargée d’en orienter la stratégie, d’en contrôler les grands équilibres et de veiller à la qualité de sa gouvernance. Une responsabilité déterminante à mesure que l’institution change d’échelle.
Une culture financière forgée dans la gestion du risque
La formation d’Isabelle Lessedjina donne une première clé de lecture de son profil. Diplômée en administration des affaires de l’IAG Louvain School of Management, elle complète son cursus par une spécialisation en gestion des risques financiers à Bruxelles. Elle obtient ensuite un MBA à l’IESE Business School, enrichi par un passage à la London Business School.
Avant même d’accéder aux fonctions de stratégie et de gouvernance, elle se confronte aux mécanismes les plus sensibles de l’entreprise : la trésorerie, la liquidité, le risque de crédit, les paiements et l’allocation des ressources.
Après une première expérience dans le secteur bancaire, elle rejoint Virgin Express en 2001 comme responsable de la trésorerie. L’aviation constitue alors une école particulièrement exigeante. Les compagnies doivent gérer des besoins élevés en capitaux, des recettes exposées à la conjoncture, des paiements internationaux et des coûts libellés dans plusieurs devises. Isabelle Lessedjina y participe notamment à la transformation des processus de paiement et de gestion de trésorerie.
En 2003, elle rejoint Besins Healthcare, groupe pharmaceutique international, comme Group Treasurer. Elle contribue ensuite à la mise en place d’un centre mondial de trésorerie interne. Cette étape élargit son périmètre : il ne s’agit plus seulement de gérer des flux, mais de centraliser les ressources, d’optimiser les coûts financiers et d’accompagner les décisions d’investissement du groupe.
Cette première partie de carrière installe une discipline qui demeurera constante : considérer la finance non comme une fonction isolée, mais comme un système reliant stratégie, opérations, contrôle et création de valeur.
Des marchés financiers au financement des actifs africains
En 2009, Isabelle Lessedjina rejoint Standard Chartered Bank à Dubaï en qualité d’Associate Director au sein des activités d’origination pour les marchés mondiaux, le financement des entreprises et la région Moyen-Orient–Afrique. Elle entre ainsi dans l’univers des marchés de capitaux, de la dette et des relations avec les grandes entreprises.
Le véritable changement d’échelle intervient en 2010 avec GE Capital Aviation Services, la branche de financement et de location aéronautique de General Electric. Nommée vice-présidente des ventes et du marketing, elle contribue à établir le premier bureau de GE Capital en Afrique. Basée notamment au Ghana et en Irlande, elle pilote le développement des activités de financement, de location d’avions et de moteurs ainsi que le conseil aéronautique en Afrique subsaharienne.
Cette responsabilité l’amène à intervenir sur un portefeuille d’actifs de plusieurs milliards de dollars et à coordonner des équipes dispersées géographiquement. Elle doit articuler analyse du risque, compréhension des marchés africains, négociation commerciale et suivi du cycle de vie des actifs. Elle anime également le réseau régional des femmes de GE, destiné à favoriser le recrutement et le développement de dirigeantes.
À partir de 2015, son activité de conseil au sein d’ESSA Ltd l’engage davantage dans les problématiques de transformation, de croissance, de fusions-acquisitions et de financement des infrastructures et des technologies. Elle intervient notamment sur des secteurs comme les drones, l’intelligence artificielle et la fintech.
Philips Capital la recrute en 2018 pour diriger ses activités en France et dans la péninsule Ibérique, ainsi que les solutions stratégiques destinées à l’Europe du Sud et à l’Afrique. Elle y travaille sur le financement et la location d’équipements de santé, en coordination avec de grandes banques européennes. Ce passage confirme sa capacité à transposer une même expertise financière entre plusieurs industries : l’aviation, la santé, les infrastructures et les technologies.
La finance du développement comme nouveau territoire stratégique
En 2019, Isabelle Lessedjina rejoint The Currency Exchange Fund, plus connu sous le nom de TCX. Ce fonds de développement apporte des solutions de couverture du risque de change dans des marchés émergents et frontières où les instruments financiers restent insuffisants.
Le sujet est central pour les économies africaines. Lorsqu’une entreprise, une institution publique ou une banque emprunte en devise étrangère tout en générant ses revenus en monnaie locale, une dépréciation monétaire peut considérablement alourdir le remboursement de sa dette. La couverture du risque de change devient alors un instrument de stabilité économique autant qu’un produit financier.
En qualité de Senior Vice-President chargée de la stratégie et des affaires extérieures auprès du bureau du directeur général, Isabelle Lessedjina pilote les relations avec les investisseurs, les partenariats stratégiques, le positionnement institutionnel et les questions de durabilité. Elle dialogue avec des gouvernements, des banques centrales, des institutions multilatérales et des banques de développement.
Cette expérience la place au croisement de la finance commerciale et de la finance du développement. Elle approfondit sa compréhension des mécanismes de financement en monnaie locale, de la dette soutenable, de la finance mixte et des contraintes qui limitent l’investissement dans les pays émergents.
Depuis 2021, elle dirige parallèlement Aniz, une structure de conseil spécialisée dans la stratégie, la transformation, la durabilité, la gouvernance et les financements stratégiques. En 2025, elle devient envoyée spéciale de Finance in Common, mouvement international réunissant les banques publiques de développement autour du financement des Objectifs de développement durable. Elle préside également Defy depuis novembre 2025. Sa présence dans ces différentes instances prolonge une évolution cohérente : de la gestion directe des opérations financières vers l’orientation stratégique et la gouvernance des institutions.
Rawbank, le passage de l’expertise au pouvoir de contrôle
Isabelle Lessedjina rejoint le conseil d’administration de Rawbank en janvier 2021 comme administratrice indépendante non exécutive. Elle participe au comité conformité et éthique ainsi qu’au comité stratégique chargé des technologies, tout en portant les questions environnementales, sociales et de gouvernance.
Le 6 avril 2024, le conseil d’administration la nomme à l’unanimité présidente, avec effet immédiat. Elle succède à Mazhar Rawji, devenu président émérite. Le conseil demeure alors composé de treize administrateurs, dont six indépendants, une configuration qui traduit la volonté d’institutionnaliser davantage les mécanismes de contrôle et de décision.
Son arrivée à la présidence intervient dans une phase de forte croissance. En 2025, Rawbank a enregistré un produit net bancaire de 681,8 millions de dollars, un résultat net de 231,6 millions et un total de bilan de 6,82 milliards. Les dépôts atteignaient 4,8 milliards de dollars et les crédits à la clientèle 2,29 milliards.
Ces performances élargissent les possibilités de la banque, mais renforcent également les exigences pesant sur sa gouvernance. Plus une institution devient systémique dans son marché, plus elle doit consolider ses dispositifs de conformité, surveiller la concentration de ses risques, sécuriser sa transformation numérique et maintenir un équilibre entre financement des grandes entreprises, accompagnement des PME et inclusion financière.
Le lancement du plan RAW 2030 place désormais le conseil d’administration devant un enjeu majeur : transformer la taille acquise en puissance institutionnelle durable. La croissance ne devra pas seulement être financière. Elle devra se traduire par une meilleure maîtrise des risques, une diversification des activités, une gouvernance plus mature et une contribution mesurable au financement de l’économie congolaise.
C’est dans cette articulation qu’Isabelle Lessedjina trouve la cohérence de son parcours. Sa valeur ne tient pas à une spécialisation unique, mais à sa capacité à relier plusieurs mondes : le capital international et les réalités africaines, l’innovation financière et la discipline prudentielle, la performance commerciale et la durabilité, le conseil d’administration et l’exécution managériale.
Sa présidence constitue aussi un signal pour la place des femmes dans les instances où se décident l’allocation du capital, la gestion du risque et les grandes orientations économiques. Mais réduire son ascension à sa seule dimension féminine manquerait l’essentiel. Isabelle Lessedjina accède à cette responsabilité après plus de deux décennies passées au contact des fonctions les plus déterminantes de la finance internationale.
À la tête du conseil d’administration de Rawbank, elle porte désormais une mission qui dépasse le contrôle formel : contribuer à faire d’une réussite bancaire congolaise une institution capable de traverser les cycles, d’attirer des capitaux exigeants et d’accompagner durablement les transformations économiques de la RDC.
Mérimé Wilson



