Dr Jean Kaseya, le médecin qui veut faire de la santé africaine une industrie

Nommé en février 2023 à la tête des Centres africains de contrôle et de prévention des maladies, le Congolais Dr Jean Kaseya a fait d’une agence technique de l’Union africaine un instrument de politique financière et industrielle. Son mandat de quatre ans arrive à échéance en février 2027, au moment précis où le continent découvre que sa sécurité sanitaire est devenue un problème de bilan autant qu’un problème de laboratoire.
Il existe une manière commode de raconter la trajectoire de Dr Jean Kaseya : celle du médecin de brousse devenu patron de la santé continentale. Elle est exacte, et elle passe à côté de l’essentiel. Ce qui distingue le directeur général d’Africa CDC dans le paysage des dirigeants d’institutions africaines n’est pas le parcours clinique. C’est une compétence rare, acquise sur trois décennies et rarement associée à la blouse blanche : la capacité à construire, défendre et exécuter des montages financiers de plusieurs centaines de millions de dollars, puis à en rendre compte devant des bailleurs qui ne pardonnent pas l’approximation.
Kahemba, l’école du réel
Diplômé de la faculté de médecine de l’Université de Kinshasa en 1997, Dr Jean Kaseya commence comme généraliste à l’Hôpital général de Kinshasa. En juin 1998, il prend la direction de la zone de santé de Kahemba, dans l’ancienne province du Bandundu, à la frontière angolaise. La zone compte 223 600 habitants et accueille plus de 20 000 réfugiés angolais. Il y dirige simultanément l’hôpital général et son équipe de trente-trois personnes, tout en servant de conseiller médical auprès du Haut Commissariat pour les réfugiés.
Le détail compte, parce qu’il fixe une méthode. Kahemba impose de raisonner sous contrainte absolue de ressources, de négocier avec des acteurs institutionnels hétérogènes et de produire des résultats mesurables sans infrastructure de soutien. C’est exactement la grammaire que Dr Kaseya appliquera plus tard à l’échelle du continent.
La suite est rapide. Chef de la vaccination de routine au ministère de la Santé de la République démocratique du Congo à partir de décembre 1999, il devient en juillet 2000 conseiller principal du chef de l’État congolais pour les questions de santé et de jeunesse, une fonction de rang ministériel exercée à trente ans. Il y apprend l’autre versant du métier : la fabrique de la décision publique, la rédaction des arbitrages, la représentation d’une vision présidentielle dans les enceintes internationales.
L’apprentissage des grands montages
Le tournant intervient en décembre 2001, lorsqu’il prend la direction technique des projets SANRU III et AXxes, financés par l’agence américaine pour le développement international. Cent deux millions de dollars au total, déployés sur les soins de santé primaires, la santé maternelle et infantile, le paludisme, la vaccination, la nutrition et l’accès à l’eau, dans un pays alors coupé en quatre entités politiques par la guerre civile. Vingt-deux collaborateurs, des chaînes logistiques à reconstruire, des lignes de front à contourner.
Entre 2006 et 2008, il enchaîne deux opérations qui font sa réputation dans le milieu du financement de la santé. En tant que représentant pays et coordinateur de projet pour SANRU ECC, il conduit la rédaction des propositions paludisme et VIH soumises au Fonds mondial : 192 millions de dollars obtenus, première organisation de la société civile congolaise à devenir récipiendaire principal de l’institution de Genève. En parallèle, il pilote le consortium GAVI-CSO réunissant la Croix-Rouge, le Rotary, Catholic Relief Services et SANRU. Pour la première fois en Afrique, GAVI accorde un financement à un consortium d’organisations de la société civile. La couverture vaccinale progresse de trente-sept points en une année dans le pays.
Entre-temps, il complète sa formation par un cursus de santé publique à l’Université Henri Poincaré de Nancy en 2005 et 2006, et effectue une mission de terrain de quatre mois au Burkina Faso pour le compte des Centers for Disease Control d’Atlanta, au sein de l’équipe STOP dédiée à l’interruption de la transmission de la poliomyélite.
Genève, ou la santé comme marché
En janvier 2008, l’Organisation mondiale de la santé le recrute à Genève comme coordonnateur technique du Meningitis Vaccine Project. La mission est d’une nature nouvelle : construire le dossier d’investissement destiné à financer l’introduction du MenAfriVac, vaccin conçu spécifiquement pour la ceinture africaine de la méningite. Le montage aboutit à 571 millions de dollars levés dans un partenariat public-privé alors inédit. Le résultat sanitaire suivra, avec un effondrement de la charge épidémique de méningite A sur le continent.
Ce dossier change la nature de son expertise. Dr Kaseya ne travaille plus sur des programmes, il travaille sur des marchés : formation des prix, politiques d’accès, arbitrages de portefeuille, calendrier de développement des produits. En janvier 2009, GAVI lui confie la responsabilité du portefeuille africain, soit 650 millions de dollars, avec la charge des dossiers rougeole, fièvre jaune et méningite.
Suivent neuf années à l’UNICEF. D’abord une mission d’urgence à Abidjan pendant la crise post-électorale ivoirienne, entre janvier et août 2011, avec six millions de dollars mobilisés au bénéfice de campagnes de masse touchant plus de quatorze millions de personnes. Puis Brazzaville, de septembre 2011 à janvier 2016, où il lève vingt-neuf millions de dollars pour le bureau pays et conduit, au sein de l’instance de coordination nationale, l’élaboration de la proposition paludisme qui rapportera cinquante-deux millions de dollars au Congo. Puis Windhoek, en Namibie, de février 2016 à décembre 2019.
La séquence suivante le rapproche du sommet. Conseiller principal pour la riposte d’urgence à l’OMS Genève à partir de février 2020, au démarrage de la pandémie. Responsable de l’équipe mondiale du programme polio pour dix pays africains prioritaires à partir de juin 2020. Enfin, à la Clinton Health Access Initiative de novembre 2020 à janvier 2023, où il cumule la direction mondiale de la plateforme africaine de diagnostics adossée à la Banque européenne d’investissement et la direction pays pour la République démocratique du Congo.
Février 2023, une rupture institutionnelle
Lors du trente-sixième sommet de l’Union africaine, en février 2023, l’Assemblée des chefs d’État et de gouvernement le désigne directeur général d’Africa CDC pour un mandat de quatre ans. La procédure est aussi importante que le résultat : il est le premier dirigeant de l’agence élu directement par les chefs d’État africains, à la faveur de l’autonomisation statutaire de l’institution. Africa CDC cesse d’être un service technique de la Commission pour devenir une agence de santé publique dotée de sa propre gouvernance.
Le test arrive en août 2024. Africa CDC déclare l’épidémie de mpox urgence de santé publique de sécurité continentale, première activation de son mandat élargi. La déclaration précède celle de l’OMS et installe l’agence comme centre de gravité de la riposte. Une équipe conjointe de gestion de l’incident est constituée avec l’organisation genevoise, réunissant plus de vingt-huit partenaires autour d’un plan unique, d’un budget unique et d’un cadre de suivi unique. Pour une institution née en 2017, l’exercice vaut certificat de maturité opérationnelle.
La santé comme dossier industriel
C’est toutefois sur le terrain financier que se joue la vraie bataille de son mandat. Les données présentées par l’agence sont brutales : l’aide sanitaire extérieure au continent a reculé de près de soixante-dix pour cent depuis 2021, tandis que le nombre de flambées épidémiques progressait de plus de quarante pour cent entre 2022 et 2024. La courbe des besoins et celle des ressources divergent, et aucune ingénierie sanitaire ne compense un tel écart.
La réponse porte un nom, dévoilé le 21 novembre 2025 : l’Agenda pour la sécurité et la souveraineté sanitaires de l’Afrique, structuré autour de cinq piliers dont le financement durable des systèmes de santé. La logique est celle d’un chef d’entreprise plus que d’un épidémiologiste. Réduire la dépendance aux importations en construisant des pôles régionaux de fabrication de produits de santé. Sécuriser trois milliards de dollars auprès de GAVI et d’Afreximbank pour financer cette capacité industrielle. Créer un fonds africain de riposte aux épidémies alimenté par les contributions des États, l’investissement privé et la philanthropie. Massifier les achats groupés pour peser sur les prix. Numériser la surveillance et le partage de données.
Pour les décideurs économiques du continent, la traduction est directe. La souveraineté sanitaire ouvre un marché de production pharmaceutique, de logistique de la chaîne du froid, d’assurance santé, de systèmes d’information et de formation, jusqu’ici largement capté par des acteurs extérieurs. Le sommet extraordinaire de l’Union africaine consacré à la santé, tenu à Accra les 21 et 22 juillet 2026, a posé le cadre politique de cette bascule. Sa portée réelle se lira dans les lois de finances des États membres.
Ce qui reste ouvert
Le 13 avril 2026, la présidence de la Commission de l’Union africaine a publiquement salué la performance du directeur général au nom des chefs d’État, au terme d’une évaluation interne dont la presse continentale a rapporté qu’elle lui attribuait la mention la plus élevée de la grille. La reconnaissance est réelle. Elle ne règle pas l’équation.
L’épidémie d’Ebola qui frappe l’est de la République démocratique du Congo en 2026 a rappelé la fragilité du dispositif et conduit le directeur général à durcir son discours envers les partenaires internationaux comme envers les États africains eux-mêmes. « Les financements existent. Les engagements existent », déclarait-il à Kinshasa, avant d’ajouter qu’ils devaient désormais parvenir là où ils sauvent des vies. La formule dit la nature du problème : ce n’est plus un déficit d’annonces, c’est un déficit de décaissement et de contribution domestique.
Restent les mois qui conduisent à février 2027. Un dirigeant d’institution continentale se juge à ce qu’il laisse derrière lui lorsque son nom disparaît de l’organigramme. Dans le cas de Dr Jean Kaseya, la question tient en une ligne : le modèle de financement qu’il aura installé sera-t-il assez solide pour survivre à son mandat.
Mérimé Wilson
