Vérone Mankou, du smartphone africain à la construction d’un écosystème d’influence au Congo

Il aurait pu rester prisonnier de l’image qui l’a rendu célèbre : celle du jeune entrepreneur congolais ayant placé le nom de son pays sur la carte africaine de l’électronique grand public. Mais plus d’une décennie après le lancement de la tablette Way-C et du smartphone Elikia, Vérone Mankou ne se résume plus à un fabricant de terminaux mobiles. Son parcours raconte désormais une trajectoire plus complexe : celle d’un entrepreneur passé de l’innovation technologique à la construction d’un écosystème mêlant médias, formation des jeunes, accompagnement institutionnel et diplomatie économique.
À la tête de VMK, de Vox Congo et de la fondation Bantuhub, tout en exerçant des fonctions de conseiller au ministère congolais de la Coopération internationale et de la Promotion du partenariat public-privé, il occupe une position singulière dans le paysage économique du Congo-Brazzaville. Il ne dirige pas seulement des organisations appartenant à des secteurs différents. Il évolue à l’intersection de plusieurs espaces de pouvoir : la technologie, l’information, l’entrepreneuriat, l’action publique et les partenariats économiques.
Cette diversification ne gomme pas les interrogations sur la continuité industrielle de VMK. Elle révèle néanmoins une capacité à transformer une notoriété technologique initiale en un portefeuille d’activités et de responsabilités dont l’ambition dépasse désormais la seule fabrication de téléphones.
Le produit qui a changé son destin
L’histoire entrepreneuriale de Vérone Mankou prend une dimension internationale en 2011, lorsque VMK lance la Way-C, présentée comme la première tablette tactile conçue par un entrepreneur africain. Un an plus tard, l’entreprise dévoile Elikia, un smartphone destiné au marché continental. Ces deux produits apparaissent à une époque où l’Afrique consomme massivement des technologies conçues ailleurs, sans encore disposer d’un nombre significatif de marques locales capables de proposer leurs propres équipements.
Le succès de communication est immédiat. Le Congo-Brazzaville, pays davantage associé au pétrole qu’à l’industrie technologique, voit émerger un entrepreneur capable de porter un discours différent : l’Afrique ne doit pas seulement utiliser les technologies numériques, elle peut également les concevoir, les adapter à ses marchés et tenter d’en maîtriser une partie de la chaîne de valeur.
La portée de Way-C et d’Elikia dépasse ainsi leurs performances commerciales. Ces produits introduisent une rupture symbolique. Ils donnent un visage à l’idée d’une technologie conçue depuis l’Afrique et nourrissent, chez une nouvelle génération d’entrepreneurs, la conviction que l’innovation continentale peut aussi prendre la forme de produits matériels.
En 2015, VMK franchit une nouvelle étape en lançant à Brazzaville une unité d’assemblage de téléphones portables. Jusqu’alors réalisée en Chine, une partie de la production devait ainsi être rapprochée du marché congolais. Le projet porte une promesse industrielle forte : créer des compétences locales, réduire la dépendance extérieure et démontrer qu’une activité d’assemblage électronique peut émerger en Afrique centrale.
Cette ambition se heurte cependant aux réalités d’un secteur particulièrement exigeant. La fabrication de terminaux mobiles nécessite des capitaux importants, des volumes élevés, des réseaux de distribution solides et une capacité permanente à renouveler les produits. Elle impose également d’affronter des groupes internationaux disposant de chaînes logistiques intégrées et de budgets considérables.
VMK n’a plus présenté de nouvelle gamme majeure depuis plusieurs années. Cette interruption rappelle que la notoriété d’un produit pionnier ne suffit pas à construire une industrie durable. Elle pose une question centrale pour la prochaine étape du parcours de Vérone Mankou : VMK peut-elle transformer son héritage symbolique en une nouvelle proposition technologique économiquement viable ?
Bantuhub, pour élargir la base de l’innovation
Très tôt, Vérone Mankou comprend que l’émergence d’une économie numérique ne peut reposer sur quelques entrepreneurs isolés. Elle exige un vivier de développeurs, de créateurs, de techniciens et de porteurs de projets capables d’expérimenter, de collaborer et de structurer des entreprises.
C’est dans cette logique qu’il prend la présidence de Bantuhub, une organisation à but non lucratif consacrée à la promotion des technologies de l’information et de la communication ainsi qu’à l’entrepreneuriat des jeunes. D’abord développée sous la forme de l’association Bantutech, l’initiative a contribué à l’animation de l’écosystème numérique de Brazzaville à travers un espace de travail collaboratif, des compétitions, des formations et des programmes d’accompagnement.
Bantuhub porte une vision qui prolonge celle de VMK, mais selon une autre logique. Il ne s’agit plus seulement de lancer un produit. Il faut créer les conditions permettant à d’autres entrepreneurs de concevoir les leurs.
À travers des initiatives comme Bantuhub Contest, Tech25 ou Silicon Congo, la fondation a cherché à sensibiliser les jeunes aux métiers numériques, à soutenir des projets naissants et à rapprocher les porteurs d’idées des compétences dont ils ont besoin.
Cette dimension est stratégique dans un pays où l’économie reste fortement dépendante des hydrocarbures. La diversification économique ne peut se limiter aux grands projets industriels ou aux déclarations publiques. Elle suppose aussi la formation d’une nouvelle génération d’entrepreneurs capables de créer des services numériques, des contenus, des plateformes et des solutions adaptées aux besoins locaux.
De la technologie à la maîtrise de l’information
En créant Vox Congo, Vérone Mankou opère un déplacement majeur. L’entrepreneur du hardware devient également entrepreneur des médias.
Le groupe commence par développer Vox Eco, puis un site d’information, avant de lancer Vox TV en juin 2017. La chaîne, diffusée depuis Brazzaville, se positionne comme une télévision nationale d’information généraliste accessible en continu, notamment sur le bouquet Canal+.
Ce passage de l’électronique aux médias peut sembler éloigné de son activité initiale. Il existe pourtant une cohérence. Dans les deux cas, Vérone Mankou s’intéresse aux infrastructures à travers lesquelles une société accède à l’information. Avec VMK, il travaillait sur les terminaux. Avec Vox Congo, il agit sur les contenus.
Cette évolution témoigne aussi d’une lecture pragmatique du marché congolais. Dans un environnement où l’industrie électronique locale demeure difficile à consolider, les médias offrent un espace différent de création de valeur, de visibilité et d’influence. Ils permettent de construire une marque, de produire des contenus nationaux et de participer à la structuration du débat public.
Diriger un média d’information comporte toutefois des responsabilités particulières. La crédibilité éditoriale, l’indépendance, la qualité des programmes et la capacité à distinguer information, communication et influence constituent des enjeux déterminants. La valeur de Vox Congo ne se mesurera donc pas uniquement à son audience ou à sa présence sur les bouquets de diffusion, mais également à la confiance qu’il parviendra à établir avec le public.
À la rencontre de l’État et du capital privé
Depuis 2021, Vérone Mankou exerce également comme conseiller au ministère de la Coopération internationale et de la Promotion du partenariat public-privé. Cette fonction marque une nouvelle étape dans son parcours. Après avoir développé des projets privés et associatifs, il entre dans un espace où se négocient les relations économiques extérieures, les partenariats institutionnels et les dispositifs destinés à mobiliser l’investissement privé.
Son expérience entrepreneuriale peut constituer un atout dans cet environnement. Les partenariats public-privé ne reposent pas uniquement sur des montages juridiques et financiers. Ils exigent une compréhension concrète de l’entreprise, du risque, des contraintes opérationnelles et des attentes des investisseurs.
Cette proximité avec l’action publique impose également une vigilance. La coexistence de responsabilités dans les affaires, les médias, le secteur associatif et le conseil institutionnel requiert une gouvernance claire ainsi qu’une séparation lisible des intérêts. C’est à cette condition que la pluralité des fonctions peut devenir une force plutôt qu’une source de confusion.
Transformer le symbole en institutions durables
Le parcours de Vérone Mankou ne suit pas une ligne droite. Il est fait d’initiatives pionnières, de changements de secteurs, d’expérimentations, de succès de visibilité et de projets confrontés aux contraintes du marché.
Sa contribution la plus importante n’est peut-être pas d’avoir démontré que le Congo pouvait immédiatement devenir un grand producteur de smartphones. Elle réside davantage dans le fait d’avoir rendu imaginable une ambition technologique congolaise à une époque où celle-ci paraissait encore improbable.
L’enjeu est désormais différent. À près de quarante ans, il ne s’agit plus seulement pour lui d’incarner la promesse d’une Afrique innovante. Il lui faut démontrer que les structures qu’il préside peuvent durer, se renouveler, produire de la valeur et survivre à la puissance médiatique de leur fondateur.
Le prochain chapitre de VMK sera, à cet égard, particulièrement observé. Un retour annoncé sur le marché technologique ne pourra se contenter de réactiver la nostalgie de Way-C ou d’Elikia. Il devra répondre aux usages contemporains, s’appuyer sur un modèle économique crédible et trouver sa place dans un marché africain désormais beaucoup plus concurrentiel.
Vérone Mankou a déjà réussi une première transformation : passer du statut d’inventeur médiatisé à celui de bâtisseur de plateformes. La suite de sa trajectoire dépendra de sa capacité à accomplir une transformation plus difficile encore : convertir des initiatives fortement incarnées en institutions solides, autonomes et transmissibles.
Mérimé Wilson



