Nicole Sulu : L’art de connecter les élites économiques pour transformer la RDC

Dans un pays où l’on parle souvent de potentiel sans toujours réussir à le convertir en puissance économique organisée, Nicole Sulu occupe une place singulière. Elle n’est ni une dirigeante de groupe minier, ni une banquière centrale, ni une responsable politique. Son terrain d’action est plus subtil, mais parfois plus décisif : celui de la connexion entre les décideurs, les capitaux, les idées, les institutions et les entrepreneurs. À travers Makutano, la femme d’affaires congolaise a construit l’une des plateformes d’influence économique les plus identifiables de la République démocratique du Congo, à la frontière du business, du lobbying d’intérêt général, du leadership féminin et de l’intelligence économique collective.
Son parcours dit beaucoup de cette génération de dirigeants africains qui ont compris que le développement ne se décrète pas seulement dans les plans nationaux, les forums internationaux ou les déclarations institutionnelles. Il se fabrique aussi dans les espaces où les acteurs se parlent, se font confiance, se projettent et prennent des engagements. C’est précisément à cet endroit que Nicole Sulu a installé sa méthode : faire de la rencontre un instrument économique, et du réseau un outil de transformation.
Makutano, qui signifie « rencontre » en swahili, est aujourd’hui bien plus qu’un rendez-vous d’affaires. La plateforme se présente comme un réseau panafricain fondé en 2015 par Nicole Sulu, destiné à réunir les décideurs économiques de la RDC et de la sous-région autour d’une ambition claire : transformer le potentiel en stratégie. Son site officiel revendique onze éditions, six chefs d’État accueillis et environ 1 500 décideurs et investisseurs réunis autour d’une intelligence économique collective.
Cette évolution est importante. Elle montre que Makutano n’est plus seulement un club de dirigeants, mais une infrastructure relationnelle dans un pays où la fragmentation des acteurs économiques demeure l’un des freins majeurs à l’exécution. En RDC, les ressources sont considérables, les besoins immenses, les talents nombreux, mais les passerelles entre secteur privé, pouvoirs publics, finance, diaspora, expertise et partenaires internationaux restent souvent insuffisamment structurées. Nicole Sulu a identifié très tôt cette faille : l’absence d’un espace durable où les acteurs économiques congolais puissent se parler autrement que par nécessité, concurrence ou contrainte.
L’ambition initiale s’est progressivement transformée en plateforme d’influence. Makutano affirme aujourd’hui travailler sur trois champs d’action : le business, l’influence et l’intelligence économique collective. Il s’agit d’identifier des opportunités, de créer des synergies, de nourrir des débats stratégiques, mais aussi de produire des contenus, conférences, notes et formats capables d’éclairer la décision économique. Cette articulation entre relationnel, réflexion et action constitue la vraie singularité du modèle.
L’édition 2025 du Forum Makutano a confirmé cette montée en gamme. Placée sous le thème « Les Contrats du Congo : l’heure du choix », elle a recentré le débat sur les leviers majeurs du développement congolais : gouvernance, mines, énergie, transport et mobilité inclusive. L’enjeu n’était plus seulement de célébrer l’opportunité congolaise, mais d’interroger les conditions concrètes de sa conversion en souveraineté économique, en production locale, en chaînes de valeur et en compétitivité régionale.
Ce repositionnement intervient dans un moment stratégique pour la RDC. Le pays demeure au cœur des équilibres mondiaux liés aux minerais critiques, notamment le cobalt et le cuivre, indispensables aux transitions énergétique, industrielle et technologique. Selon les données de l’USGS, la RDC reste la première source mondiale de cobalt extrait, avec une part estimée à 73 % du total mondial en 2025. Mais la question centrale n’est plus seulement celle de la production. Elle est désormais celle de la transformation locale, de la traçabilité, des infrastructures, de l’énergie, de la gouvernance et de la capacité du pays à capter davantage de valeur sur son propre sol.
C’est dans cette perspective que Nicole Sulu a ouvert un nouveau chapitre avec Makutano Mining 2026, prévu à Kinshasa du 24 au 26 novembre 2026. Cette première édition sectorielle consacrée aux mines entend repositionner l’Afrique dans la chaîne de valeur minière, de l’extraction à la transformation industrielle. Dans un entretien accordé à Forbes Afrique, Nicole Sulu insiste sur une idée forte : une mine ne se réduit pas à un site d’extraction, mais constitue un écosystème économique qui mobilise l’énergie, la logistique, la finance, la formation, les technologies et la gouvernance.
Ce choix éditorial et stratégique révèle une évolution profonde de Makutano. Le réseau ne se contente plus de mettre les décideurs en présence. Il entre dans les secteurs structurants, là où se joue la capacité de la RDC à passer d’une économie d’exportation de matières premières à une économie d’industrialisation progressive. En se positionnant sur les mines, Nicole Sulu touche au cœur du modèle congolais : comment faire d’un avantage géologique un avantage industriel, financier, social et souverain ?
La réponse ne peut pas venir d’un acteur isolé. Elle suppose des coalitions. C’est précisément le langage de Nicole Sulu : fédérer sans dissoudre les intérêts, rapprocher sans confondre les rôles, connecter sans réduire l’économie au carnet d’adresses. Cette nuance est essentielle. Un réseau peut être mondain. Makutano cherche à devenir stratégique. Il assume une forme de lobbying économique, mais un lobbying orienté vers la structuration d’un écosystème national et régional.
Cette capacité d’influence s’appuie aussi sur le parcours personnel de Nicole Sulu. Formée en Belgique, notamment à l’Institut Libre Marie Haps et à l’ICHEC, elle revient en RDC au début des années 2000 pour prendre des responsabilités dans le groupe familial, d’abord au Centre Hospitalier Nganda, puis dans l’hôtellerie avec le Sultani Hotel. Plusieurs sources publiques la présentent comme administratrice déléguée du Centre Hospitalier Nganda à partir de 2002 et associée gérante du Sultani Hotel à partir de 2011.
Ce double ancrage, santé et hospitalité, n’est pas anecdotique. Il éclaire une partie de son style de leadership. Le Centre Hospitalier Nganda la place dans une logique de service, de gestion humaine et d’impact social. Le Sultani Hotel l’inscrit dans une culture de l’accueil, de l’exigence opérationnelle et de la mise en relation. Makutano naîtra précisément de cette jonction : recevoir, écouter, connecter, structurer, puis transformer la rencontre en levier d’action.
Nicole Sulu évolue également dans plusieurs cercles institutionnels et économiques. Les informations publiques disponibles indiquent son engagement auprès du CENACOM, de la Fédération des Entreprises du Congo, de Mayfair Insurance Congo SA et de la Chambre de Commerce Belgo-Congolaise-Luxembourgeoise. En août 2024, elle a aussi été annoncée comme administratrice chez Orange RDC, un mandat qui renforce son positionnement dans les instances stratégiques de l’économie congolaise.
Cette présence dans plusieurs univers n’est pas seulement honorifique. Elle traduit une compétence devenue rare : savoir circuler entre les secteurs sans perdre son centre de gravité. Santé, hôtellerie, assurance, télécoms, arbitrage, patronat, diplomatie économique, entrepreneuriat féminin, mines : Nicole Sulu construit une influence transversale dans un pays où les problèmes sont précisément transversaux. L’électricité conditionne l’industrie. La logistique conditionne les mines. La confiance conditionne l’investissement. La gouvernance conditionne les partenariats. Le capital humain conditionne tout le reste.
Son engagement pour les femmes et les jeunes s’inscrit dans la même logique. À travers des initiatives comme Level Up Makutano, lancé en 2021 selon Actualite.cd, le réseau a cherché à connecter des entrepreneurs émergents à des dirigeants expérimentés, à des financeurs et à des compétences. En 2026, le projet AquaPower de Bienvenue Bomashi a été distingué dans ce cadre, confirmant la vocation de Level Up comme espace de visibilité et d’accompagnement pour des initiatives entrepreneuriales congolaises.
C’est peut-être là que se trouve l’un des traits les plus intéressants de Nicole Sulu : elle ne conçoit pas l’influence comme une position de surplomb, mais comme une capacité à faire circuler l’accès. Dans un environnement économique où l’information, les relations et la crédibilité restent des actifs décisifs, ouvrir une porte peut valoir autant qu’un financement. Encore faut-il que cette porte mène à un projet solide, à un marché réel, à un partenaire sérieux, à une stratégie lisible. Toute la difficulté est là : transformer le prestige du réseau en résultats vérifiables.
Makutano revendique aujourd’hui plus de 600 membres actifs et plus de 250 contrats conclus en trois ans au sein de son réseau. Ces chiffres, avancés par la plateforme, donnent une indication de son poids, même s’ils doivent être lus comme des données institutionnelles déclaratives. Ils témoignent néanmoins d’une chose : Nicole Sulu a réussi à faire entrer le networking congolais dans une logique plus structurée, plus ambitieuse, plus assumée.
Dans une RDC exposée aux tensions sécuritaires, aux attentes sociales, aux défis d’infrastructures et aux appétits géopolitiques, l’économie ne peut plus être pensée uniquement comme une addition de secteurs. Elle doit être pensée comme un système. C’est ce que Nicole Sulu tente de porter à travers Makutano : une économie de connexions utiles, de décisions mieux informées, de dialogue public-privé, de souveraineté négociée et de responsabilité partagée.
Sa trajectoire dépasse donc le seul registre du leadership féminin, même si celui-ci demeure central. Nicole Sulu n’est pas seulement une femme qui a réussi dans les affaires. Elle est une architecte de relations économiques dans un pays où la relation peut devenir infrastructure. Elle incarne une génération de femmes africaines qui ne demandent plus seulement à être visibles dans les panels ou les conseils d’administration, mais qui construisent les plateformes à partir desquelles les décisions se préparent, les alliances se nouent et les futurs économiques se discutent.
À l’heure où la RDC cherche à passer du statut de géant potentiel à celui d’acteur stratégique de l’économie mondiale, le rôle de figures comme Nicole Sulu devient déterminant. Elles ne remplacent ni l’État, ni les entreprises, ni les institutions financières. Elles créent des zones de passage entre ces mondes. Elles rendent possible ce qui, souvent, manque aux économies fragmentées : la confiance, le dialogue, la projection commune et l’exécution collective.
Nicole Sulu a bâti Makutano sur une question simple, presque provocatrice : « If we don’t, who will ? » Si nous ne le faisons pas, qui le fera ? Derrière la formule, il y a une doctrine. La transformation de la RDC ne viendra pas uniquement de l’extérieur. Elle devra être pensée, discutée, financée, négociée et portée par ceux qui connaissent le pays, ses contraintes, ses ressources et ses urgences. C’est dans cette conviction que Nicole Sulu a trouvé son espace : non pas occuper la lumière pour elle-même, mais organiser la table où se dessine une partie de l’avenir économique congolais.
Mérimé Wilson



