Thérèse Izay-Kirongozi, l’ingénieure qui a donné un visage congolais à la technologie urbaine

Au milieu du tumulte des carrefours de Kinshasa, ses silhouettes métalliques sont devenues presque familières. Bras articulés, signaux lumineux, caméras et panneaux solaires : les « robots roulages » ont installé dans l’espace public une idée longtemps jugée improbable, celle d’une technologie urbaine conçue et fabriquée en République démocratique du Congo. Derrière cette innovation devenue emblématique se trouve Thérèse Izay-Kirongozi, ingénieure en électronique industrielle, entrepreneure et dirigeante de Women’s Technology.
Formée entièrement à Kinshasa, elle sort en 1999 de l’Institut supérieur de techniques appliquées avec un diplôme d’ingénieure technicienne en électronique industrielle, option automation et programmation. Ce parcours fait d’elle un produit de l’enseignement technique congolais, mais surtout l’illustration de ce que celui-ci peut produire lorsqu’il rencontre l’audace entrepreneuriale.
L’aventure des robots roulages prend une dimension publique en 2013, avec l’installation de deux premiers prototypes à Kinshasa. Développés par Thérèse Izay-Kirongozi et son équipe, ces dispositifs électromécaniques sont pensés pour répondre aux réalités locales : alimentation solaire, structure en aluminium, signalisation lumineuse, mouvements reproduisant ceux d’un agent de circulation et caméras destinées à observer le trafic. Les modèles déployés au milieu des années 2010 mesuraient environ 2,50 mètres et pesaient près de 250 kilogrammes.
Leur force ne réside pas seulement dans leur apparence spectaculaire. Ces robots incarnent une ingénierie contextuelle : concevoir une solution pouvant fonctionner malgré les contraintes énergétiques, être entretenue localement et améliorer la discipline aux intersections. Ils ont ainsi contribué à déplacer le regard porté sur la RDC, souvent présentée comme simple réservoir de minerais stratégiques, mais plus rarement comme territoire capable de produire ses propres technologies.
Pourtant, le parcours de Thérèse Izay-Kirongozi révèle également l’un des principaux paradoxes de l’innovation congolaise. La reconnaissance symbolique ne s’est pas toujours accompagnée de commandes régulières, de financements industriels ou d’une véritable stratégie de déploiement. En décembre 2024, l’ingénieure affirmait avoir fabriqué sur fonds propres deux appareils appartenant à une commande publique de huit robots, tout en attendant le règlement de l’État. Son expérience pose ainsi une question centrale : comment transformer un prototype remarqué en entreprise industrielle durable ?
L’ingénieure continue néanmoins d’élargir son champ d’action. En 2025, Women’s Technology a présenté ISABO, un dispositif solaire destiné à produire une solution chlorée pour le traitement de l’eau. En février 2026, l’organisation mettait également en avant des feux de signalisation fabriqués localement et installés à Limete. Un mois plus tard, elle renforçait sa collaboration avec la Commission nationale de prévention routière autour de solutions technologiques destinées à atténuer les embouteillages à Kinshasa.
Thérèse Izay-Kirongozi représente ainsi davantage qu’une inventrice associée à une machine devenue célèbre. Elle incarne le passage difficile, mais décisif, de l’ingéniosité locale à l’industrialisation. Son véritable combat consiste désormais à démontrer que la technologie congolaise ne doit pas seulement être admirée : elle doit être financée, commandée, protégée et déployée à grande échelle.
Mérimé Wilson



