À première vue, le passage de la santé publique au commerce international des superaliments africains pourrait ressembler à une rupture. Chez Nohémie Mawaka, il révèle plutôt une continuité. Depuis près d’une décennie, l’entrepreneure congolaise travaille autour d’un même problème : ce que l’Afrique perd lorsque l’information manque, lorsque les chaînes de valeur restent opaques et lorsque les réalités du terrain sont mal traduites en données exploitables. Avec STATS CONGO, fondé en 2017, cette question concernait les données de santé maternelle et néonatale. Avec Lubembo Co., qu’elle dirige aujourd’hui, elle se déplace vers un autre terrain tout aussi stratégique : celui des prix, de la traçabilité, de la conformité, de la logistique et de l’accès aux marchés internationaux pour les produits agricoles africains.
Cette trajectoire raconte surtout l’évolution d’une entrepreneure passée progressivement de la mesure d’un problème à la construction d’infrastructures destinées à le résoudre.
STATS CONGO, ou l’apprentissage de la valeur économique de la donnée
Formée au Canada, avec un Bachelor of Arts de l’University of Waterloo puis un Master en santé publique de Simon Fraser University, Nohémie Mawaka construit d’abord son parcours au croisement des politiques publiques, de la santé et de la donnée. University of Waterloo précise qu’elle a également acquis une expérience en épidémiologie mondiale à l’Organisation mondiale de la santé avant de lancer son premier projet entrepreneurial structurant.
En 2017, elle fonde STATS CONGO. L’ambition est alors de contribuer à la numérisation des établissements sanitaires congolais et de produire des données permettant de mieux suivre les indicateurs de mortalité et de morbidité des femmes et des nouveau-nés. Le projet est développé notamment avec la Fondation Panzi. Dans son rapport annuel 2018, celle-ci décrit STATS CONGO comme un projet pilote destiné à collecter des données au sein de l’Hôpital de Panzi et à mettre certains indicateurs à disposition dans une base accessible en ligne.
Ce premier chapitre est déterminant. Il installe chez Mawaka une approche qui réapparaîtra plus tard dans l’agriculture : pour agir efficacement sur une chaîne de valeur, il faut commencer par rendre visible ce qui ne l’est pas.
STATS CONGO bénéficie du soutien du programme Stars in Global Health de Grand Challenges Canada et attire une reconnaissance internationale. En 2019, Forbes inscrit Nohémie Mawaka dans sa sélection 30 Under 30 – Healthcare, soulignant le travail de collecte de données sanitaires mené en RDC.
La distinction compte moins, dans la lecture de son parcours, que ce qu’elle révèle déjà de son positionnement : Mawaka ne se situe ni exclusivement dans la recherche, ni exclusivement dans la technologie. Elle cherche à organiser des informations fragmentées pour les transformer en outils de décision.
Du digital health à la construction de produits
Les années suivantes élargissent ce socle. Elle passe notamment par Evidation, entreprise américaine spécialisée dans les données et les technologies de santé, puis intervient comme Digital Health Consultant chez PATH à Kinshasa. En 2020, elle complète également son profil par une formation en Product Management à BrainStation, centrée notamment sur la recherche de marché, les stratégies go-to-market, le prototypage et la tarification.
Ce détour par le produit est important. Il éloigne progressivement son profil de celui d’une spécialiste strictement issue de la santé publique pour le rapprocher de celui d’une entrepreneure capable d’articuler besoin utilisateur, technologie, modèle économique et exécution.
Cette logique s’exprime également avec Kinspots.co, cofondé en 2023 et imaginé comme une plateforme numérique de découverte et de valorisation des restaurants, bars, hébergements, salons et autres lieux de Kinshasa. L’expérience est relativement courte, jusqu’à fin 2024, mais elle confirme une constante : chercher à structurer numériquement des marchés encore très fragmentés.
Puis vient Lubembo.
Lubembo : transformer les produits africains en chaînes d’approvisionnement lisibles
L’histoire du projet précède la société telle qu’elle se présente aujourd’hui. Dès le début des années 2020, Mawaka travaille autour du miel congolais et développe une première activité liée à Lubembo Honey. Un entretien publié en 2022 la présentait déjà comme entrepreneure derrière une activité de miel biologique congolais.
Mais le projet va changer de dimension.
Aujourd’hui, Lubembo Co. ne se définit plus simplement comme une marque de miel. La société se positionne sur l’agrégation commerciale et l’intelligence de marché autour des superfoods et ingrédients botaniques africains. Son offre fait notamment apparaître le miel, le moringa, le baobab et l’hibiscus, avec un discours fortement construit autour de la traçabilité, des tests de qualité et de l’accès aux acheteurs internationaux. Son activité B2B vise notamment à connecter des fournisseurs africains avec des acheteurs aux États-Unis et dans les marchés du Golfe.
C’est ici que la trajectoire de Nohémie Mawaka devient économiquement plus intéressante.
Son sujet n’est plus seulement le produit agricole. C’est l’infrastructure invisible qui permet au produit d’atteindre un marché solvable.
Car entre un producteur africain disposant d’un miel, d’un hibiscus ou d’un baobab de qualité et un acheteur international se trouvent une succession de contraintes : standards phytosanitaires, analyses de laboratoire, certification biologique, traçabilité, documentation export, assurance, transport, volumes, délais et financement du cycle commercial.
Dans une publication récente, Mawaka expliquait par exemple avoir engagé 23 000 dollars dans les certifications et contrôles associés à un produit destiné à un acheteur européen, utilisant cette expérience pour documenter le coût réel de la conformité pour les exportateurs africains. Il s’agit de chiffres communiqués par l’entrepreneure elle-même, mais ils illustrent précisément le type de friction que Lubembo cherche désormais à documenter et à mutualiser.
Une entrepreneure devenue productrice d’intelligence économique
C’est probablement le changement le plus important dans son modèle.
Lubembo ne cherche pas uniquement à agréger des marchandises. La société construit parallèlement une couche d’information commerciale issue du terrain : prix réellement pratiqués, coûts logistiques, exigences documentaires, conformité, erreurs opérationnelles, conditions de paiement ou encore contraintes rencontrées par les opérateurs.
Le raisonnement est puissant dans un environnement africain où une partie considérable de l’économie réelle reste imparfaitement documentée.
Une base statistique peut indiquer combien un pays exporte. Elle explique beaucoup moins facilement pourquoi une coopérative n’arrive pas à exporter, combien lui coûtera réellement la certification d’un lot, quels frais apparaîtront au port d’arrivée ou quelle combinaison de délais et de conditions de paiement peut rendre une transaction pourtant rentable impossible à financer.
C’est précisément cet espace que Mawaka tente d’occuper. Une analyse publiée en mars 2026 décrit Lubembo comme une entreprise combinant agrégation de produits agricoles et service d’intelligence commerciale fondé sur des données transactionnelles et des retours d’opérateurs.
Il y a là une continuité remarquable avec STATS CONGO.
En santé, Nohémie Mawaka cherchait à rendre les résultats sanitaires mesurables afin d’améliorer la décision. Dans l’agro-commerce, elle cherche désormais à rendre les chaînes d’approvisionnement mesurables afin d’améliorer la transaction.
Dans les deux cas, la donnée n’est pas la finalité. Elle est l’infrastructure qui permet d’agir.
Le prochain test : transformer l’information en avantage commercial
Pour Lubembo, l’enjeu est maintenant celui du changement d’échelle. Construire une intelligence de terrain crédible suppose d’accumuler suffisamment de transactions, de producteurs, de corridors logistiques et d’acheteurs pour que la donnée produite devienne progressivement un actif économique difficile à reproduire.
Cela implique également une autre discipline : convertir cette connaissance des marchés en volumes commerciaux, en revenus récurrents et en relations d’approvisionnement suffisamment solides pour absorber les exigences des grands acheteurs internationaux.
C’est sur ce terrain que le parcours de Nohémie Mawaka devra désormais être observé.
À travers STATS CONGO, le digital health, Kinspots puis Lubembo, la dirigeante congolaise a changé de secteurs, mais relativement peu de problème fondamental : elle travaille sur les asymétries d’information qui empêchent des marchés africains de fonctionner à leur plein potentiel.
Avec Lubembo, cette intuition entre dans une phase beaucoup plus commerciale. Il ne s’agit plus seulement de montrer ce que les chaînes de valeur africaines cachent. Il faut désormais prouver que les rendre plus transparentes peut créer une entreprise durable, faciliter l’accès des producteurs au marché mondial et capter davantage de valeur sur le continent.
Et c’est précisément ce passage, de la donnée à la transaction puis de la transaction à l’infrastructure, qui pourrait constituer le chapitre le plus important de sa trajectoire.
Mérimé Wilson





