À la tête de l’École nationale d’administration de la RDC depuis décembre 2024, l’économiste Tombola Muke déploie une doctrine managériale dont les marqueurs apparaissaient déjà lors de son passage à la CNSSAP : formaliser les processus, mesurer la performance, renforcer les compétences, imposer la redevabilité et rapprocher les institutions publiques des standards internationaux. Son parcours, de la recherche économique au conseil gouvernemental puis à la direction d’établissements publics, raconte surtout une conviction : la modernisation de l’État congolais se joue autant dans la qualité de ses institutions que dans celle des femmes et des hommes chargés de les faire fonctionner.
Le 3 septembre 2026, lorsqu’il présente à Kinshasa In Altum, le rapport annuel 2025 de l’École nationale d’administration, Tombola Muke dispose désormais d’éléments concrets pour mesurer la transformation engagée depuis son arrivée. L’ENA indique avoir formé 1 003 cadres et agents publics en 2025, contre 204 en 2024. L’institution revendique également sa certification ISO 9001, la production de ses premiers états financiers certifiés sans réserve, le lancement de l’application MyENA et l’élargissement de son offre de formation et d’expertise.
Pris séparément, ces résultats décrivent une année d’activité soutenue. Observés à la lumière du parcours de Tombola Muke, ils dessinent autre chose : la répétition d’une méthode de management public déjà expérimentée plusieurs années auparavant à la CNSSAP.
De l’économie quantitative aux rouages de l’État
Avant d’être dirigeant d’institution publique, Tombola Muke est d’abord un économiste passé par la recherche. Il travaille dès le début des années 2010 au Laboratoire d’Analyse-Recherche en Économie Quantitative de Kinshasa. Les bases académiques RePEc le répertorient notamment parmi les auteurs d’un travail publié en 2016 sur les relations entre secteur minier, politique monétaire et volatilité cyclique en économie ouverte.
Cette origine intellectuelle aide à comprendre une partie de son style de management. Chez lui, la réforme est généralement pensée à travers les systèmes, les indicateurs, les procédures et l’évaluation.
En février 2013, il rejoint le cabinet du Premier ministre comme conseiller macroéconomique. Pendant plus de trois ans, il se trouve ainsi au contact d’un autre niveau de décision : celui où les modèles économiques rencontrent les arbitrages budgétaires, les contraintes institutionnelles et l’exécution des politiques publiques.
C’est un point de bascule. Le chercheur entre dans la mécanique de l’État.
La CNSSAP, premier laboratoire grandeur nature
En septembre 2016, Tombola Muke prend la tête opérationnelle de la Caisse nationale de sécurité sociale des agents publics de l’État.
Une précision est importante. Si certains profils publics lui attribuent le titre de directeur général, les archives officielles de la CNSSAP le désignent alors comme « chargé de mission ». Il exerce néanmoins la direction de l’institution jusqu’à la mise en place, en novembre 2022, de son premier comité formel de gestion et la nomination de Junior Mata comme premier directeur général.
La nuance administrative n’enlève rien à l’importance de cette période. La CNSSAP est alors une jeune institution dont il faut construire les mécanismes de fonctionnement, les procédures, l’implantation et la crédibilité.
Dès 2017 apparaissent plusieurs éléments qui deviendront caractéristiques de l’approche Tombola Muke : contrats d’objectifs et de performance pour le personnel, formalisation des procédures, ouverture d’une première agence provinciale, coopération internationale et recherche de standards de gestion comparables à ceux d’institutions plus matures.
Le résultat le plus symbolique intervient en 2020 lorsque la CNSSAP devient, selon l’institution, la première structure publique congolaise certifiée ISO 9001:2015. La certification est remise par AFNOR au management conduit par Tombola Muke.
Cette étape est essentielle pour lire la suite de sa carrière. Car quelques années plus tard, le même langage de processus, de qualité et d’amélioration continue réapparaîtra à l’ENA.
Banque mondiale, AFD : la gouvernance vue depuis les projets de réforme
Après son départ de la CNSSAP, Tombola Muke conserve un positionnement à l’intersection de l’administration publique et du conseil.
En 2023, il intervient comme consultant en gouvernance auprès de la Banque mondiale, notamment dans le cadre de travaux liés aux réformes de gouvernance économique et au Fonds minier pour les générations futures. En 2024, il conduit pour l’Agence française de développement une mission d’appui au ministère congolais de l’Éducation nationale autour de la mise à la retraite des enseignants.
Ces expériences complètent son profil : après avoir conseillé le centre gouvernemental puis dirigé un organisme de protection sociale, il observe désormais l’État à travers la logique des projets, des réformes financées et de l’assistance technique.
Lorsque l’ENA recherche une nouvelle direction fin 2024, son parcours rassemble donc trois dimensions rarement réunies : économie publique, management institutionnel et ingénierie de réforme.
À l’ENA, reproduire une méthode plutôt qu’administrer l’existant
L’Ordonnance n°24/105 du 3 décembre 2024 installe une nouvelle gouvernance à l’École nationale d’administration et nomme Tombola Muke directeur général. La remise et reprise officielle intervient le 19 décembre.
Son mandat dépasse la seule gestion d’une école.
Créée pour constituer un vivier de hauts fonctionnaires capables de concevoir, mettre en œuvre et évaluer les politiques publiques, l’ENA touche directement à l’un des problèmes structurels de la RDC : la capacité administrative de l’État.
Tombola Muke formule lui-même cette philosophie en quelques mots lors des dix ans de l’institution : « les nations ne se développent pas par hasard mais par la compétence ».
Dès janvier 2025, l’ENA engage la mise en place d’un système de management de la qualité. En décembre de la même année, AFNOR lui délivre la certification ISO 9001:2015. Après la CNSSAP, c’est donc la seconde institution dirigée par Tombola Muke à obtenir cette certification.
Le parallèle est difficile à ignorer.
Il révèle chez lui une conception très identifiable du dirigeant public : ne pas dépendre uniquement des personnes, mais construire des organisations dont les procédures, responsabilités et mécanismes de contrôle survivent à ceux qui les dirigent.
De l’école d’administration à une plateforme de compétences
L’évolution récente de l’ENA montre également une tentative d’élargissement de son modèle.
Aux formations initiales des futurs hauts fonctionnaires s’ajoutent désormais davantage de formation continue, de services-conseils et de programmes spécialisés. Le partenariat avec l’Université Senghor permet notamment d’accueillir à Kinshasa des Masters 2 consacrés à la gouvernance, au management public et à la maîtrise d’ouvrage des projets de développement.
Les partenariats internationaux sont parallèlement consolidés. En septembre 2025, l’ENA et l’Institut Egmont ont renforcé leur coopération autour des formations, stages d’immersion, échanges d’expertise et travaux de recherche. En 2026, la collaboration avec la Banque mondiale s’étend notamment au renforcement des compétences en gestion et exécution de projets.
Le changement d’échelle devient également géographique. En août 2026, Tombola Muke conduit une mission à Kolwezi destinée à préparer la première antenne provinciale de l’ENA, dans le Lualaba. L’objectif annoncé est de rapprocher l’offre de formation des administrations provinciales plutôt que de concentrer l’institution à Kinshasa.
Le véritable test commence maintenant
Le parcours de Tombola Muke permet finalement de distinguer un fil rouge : la recherche de performance institutionnelle appliquée au secteur public.
Mais l’enjeu de son mandat à l’ENA est plus vaste que celui d’une certification, d’une application numérique ou même d’une hausse du nombre de personnes formées.
La question décisive sera celle de l’impact.
Une ENA performante n’a de sens que si les fonctionnaires qu’elle forme améliorent ensuite la conception des politiques publiques, l’exécution budgétaire, la gestion des administrations, la qualité du service au citoyen et la culture de responsabilité à l’intérieur de l’État.
C’est là que le parcours de Tombola Muke change de dimension. À la CNSSAP, il fallait bâtir et professionnaliser une institution. À l’ENA, il s’agit désormais de contribuer à professionnaliser ceux qui feront fonctionner les institutions.
Deux missions différentes, mais une même équation : faire de la compétence, de la méthode et de la redevabilité non plus des exceptions managériales dans quelques établissements publics, mais des habitudes durables de l’administration congolaise.
Et c’est probablement sur ce terrain, bien davantage que sur les distinctions institutionnelles, que se mesurera à terme la portée réelle de son passage à la tête de l’ENA.
Mérimé Wilson





