Prisca Makila Biakong : l’ingénieure qui veut faire de la sécurité électrique une industrie congolaise

À la tête de Kim Engineering, Prisca Makila Biakong porte une innovation née d’une réalité congolaise : la Kim Box. Derrière cette logette électrique intelligente se dessine une ambition plus large, celle de transformer l’ingénierie locale en véritable capacité industrielle.
En République démocratique du Congo, l’instabilité de l’électricité n’est pas seulement une contrainte économique. Surtensions, déséquilibres de phases, branchements manuels et installations défaillantes exposent les ménages et les entreprises à la destruction d’équipements, aux incendies et aux électrocutions. C’est au cœur de cette fragilité que Prisca Makila Biakong a choisi d’intervenir.
Ingénieure en génie électrique, formée en informatique appliquée et en électronique industrielle à l’Institut supérieur des techniques appliquées de Kinshasa, elle appartient à cette génération de scientifiques congolais qui ne considèrent plus la technologie comme un produit à importer, mais comme un outil à concevoir localement.
D’un drame humain à une solution technologique
L’origine de son projet est profondément personnelle. La disparition de proches dans des accidents liés à l’électricité l’amène, avec un collaborateur, à réfléchir à un système capable de limiter les manipulations dangereuses des installations électriques. En 2021, au sein du FabLab soutenu par l’Agence universitaire de la Francophonie, elle participe au développement d’une première « logette intelligente ».
Cette innovation deviendra la Kim Box, produit phare de Kim Engineering. Relié à des applications web et mobiles, le dispositif permet de surveiller et de commander à distance une installation électrique. Il mesure notamment les tensions, la température et l’humidité, automatise certaines opérations et contribue à protéger les équipements contre plusieurs anomalies électriques.
Son intérêt dépasse le cadre domestique. En combinant électronique, Internet des objets et suivi des données énergétiques, la Kim Box peut s’inscrire dans une logique plus large de gestion intelligente de l’électricité dans les logements, les bureaux et certaines infrastructures.
Construire une entreprise autour de l’innovation
Prisca Makila Biakong ne s’est pas limitée au prototypage. Elle a structuré Kim Engineering, dont elle est aujourd’hui directrice générale, autour de plusieurs métiers : conception électronique, domotique, robotique, développement web et mobile, installations électriques et solutions photovoltaïques.
Cette évolution révèle la dimension entrepreneuriale de son parcours. Inventer un équipement constitue une première étape ; réunir des ingénieurs, perfectionner le produit, développer ses logiciels et préparer sa commercialisation relève d’un tout autre exercice. Elle doit désormais articuler vision technique, gestion d’équipe, mobilisation de capitaux et stratégie de marché.
Son parcours académique s’est parallèlement enrichi d’une formation exécutive en leadership féminin à l’Université de San Diego, en collaboration avec Sodeico Academy, ainsi que d’un cursus en sciences de base à la Faculté polytechnique de l’Université de Kinshasa.
De la reconnaissance au défi du changement d’échelle
La trajectoire de l’ingénieure est rapidement remarquée. Le prototype obtient le deuxième prix du HackMaker de l’AUF en 2021, puis une distinction à ExpoBeton RDC. En 2022, Prisca Makila Biakong figure dans la sélection « 30 Under 30 » de Forbes Africa et représente la RDC à VivaTech, à Paris, ainsi qu’à l’Annual Investment Meeting de Dubaï. En 2023, elle remporte le prix Level Up by Makutano.
Le lancement officiel de la Kim Box, en septembre 2025 à Kinshasa, marque toutefois un tournant plus important que les récompenses. Présenté en présence de membres du gouvernement, le dispositif passe du statut de prototype prometteur à celui de solution appelée à trouver son marché.
C’est précisément là que commence le véritable test économique. Pour devenir une innovation de référence, la Kim Box devra démontrer sa fiabilité à grande échelle, obtenir les certifications nécessaires, assurer sa maintenance, maîtriser ses coûts de production et convaincre ménages, entreprises, promoteurs immobiliers et opérateurs électriques. Les données publiques disponibles ne permettent pas encore d’évaluer son niveau de déploiement commercial.
Cette prudence ne diminue en rien la portée du parcours. Elle permet plutôt d’en saisir l’enjeu réel : Prisca Makila Biakong ne cherche plus seulement à prouver que la jeunesse congolaise peut inventer. Elle doit désormais démontrer qu’une innovation conçue à Kinshasa peut devenir un produit industriel compétitif, durable et exportable.
Sa singularité réside précisément dans cette transition. Elle incarne une ingénierie congolaise qui part d’un problème quotidien, construit une réponse locale et tente d’en faire une entreprise. Si la Kim Box réussit son passage à l’échelle, son succès ne protégera pas seulement des installations électriques : il renforcera la crédibilité d’un écosystème technologique congolais encore en quête de champions industriels.
Mérimé Wilson



