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Baraka Kabemba, l’expert des chiffres face au destin industriel de la Gécamines

À la Gécamines, on ne prend pas seulement la direction d’une entreprise. On hérite d’un morceau de mémoire nationale, d’un symbole industriel, d’un actif stratégique et d’une attente politique immense. Dans l’imaginaire économique congolais, la Générale des Carrières et des Mines n’est pas une société comme les autres. Elle renvoie à l’histoire du cuivre, du cobalt, du Katanga minier, des grandes infrastructures, des recettes publiques, mais aussi aux promesses souvent différées d’une souveraineté économique pleinement assumée. C’est dans ce contexte lourd de sens que Baraka Kabemba a été nommé Administrateur Directeur Général de la Gécamines en 2026, à un moment où la République démocratique du Congo cherche à convertir son avantage géologique en puissance industrielle, financière et diplomatique.

Sa nomination intervient dans une séquence de recomposition stratégique. Le président Félix Tshisekedi a procédé au renouvellement de la gouvernance de la société minière publique, avec Deogratias Ngele Masudi à la présidence du conseil d’administration et Baraka Kabemba à la direction générale. Reuters, repris par Boursorama, indique que cette décision a été lue sur la télévision d’État, tandis que le site officiel de la Gécamines présente désormais Baraka Kabemba comme Administrateur Directeur Général.

Le profil de Baraka Kabemba tranche avec celui des grands patrons miniers issus exclusivement de l’exploitation, des opérations ou de la haute administration. Son identité professionnelle s’est construite dans l’audit, le conseil, la transformation d’entreprise, les finances et la gouvernance. Selon son profil public chez EY, il a rejoint le cabinet en 2012 après une décennie passée dans un autre Big Four en Europe et en Afrique. Il y est présenté comme associé basé à Kinshasa, chargé des activités de consulting en Afrique centrale, avec une expertise couvrant les mines, les métaux, l’énergie, le pétrole et le gaz.

Cette trajectoire dit quelque chose de la feuille de route implicite qui l’attend. À la tête de la Gécamines, Baraka Kabemba n’arrive pas seulement pour administrer un patrimoine minier. Il arrive pour remettre de la méthode, de la lisibilité et de la discipline économique dans une entreprise qui concentre à elle seule une partie du débat congolais sur la valeur, la transparence, les partenariats et la souveraineté. Formé à la gestion financière, diplômé de l’ICHEC à Bruxelles, expert-comptable agréé et passé par des environnements internationaux exigeants, il incarne un profil de technicien capable de parler à la fois aux investisseurs, aux pouvoirs publics, aux conseils d’administration, aux partenaires industriels et aux marchés.

La Gécamines qu’il prend en main est une institution centenaire, issue de l’Union Minière du Haut Katanga créée en 1906, nationalisée en 1967, puis transformée au fil des décennies en société commerciale. Son histoire officielle rappelle un âge industriel où l’entreprise a produit jusqu’à 476 000 tonnes de cuivre, 14 500 tonnes de cobalt et 64 000 tonnes de zinc lingots en 1986, avant d’entrer dans une longue séquence de recul, de restructuration et de partenariats. Depuis 1995, la société a notamment développé une politique de joint-ventures avec des partenaires privés, devenant progressivement un acteur de participations, de droits miniers, de royalties et de négociations stratégiques.

C’est précisément là que se situe l’enjeu. La RDC est aujourd’hui l’un des pays les plus importants au monde pour les minerais de la transition énergétique. Miningmx, citant Bloomberg, rappelle que le pays a produit environ 3,5 millions de tonnes de cuivre en 2025, consolidant sa position de deuxième producteur mondial derrière le Chili. L’USGS indique par ailleurs que la RDC reste la première source mondiale de cobalt minier, avec environ 76 % de la production mondiale estimée en 2024.

Dans ce paysage, la Gécamines est à la fois un héritage et un levier. Elle détient des participations dans plusieurs opérations cuivre-cobalt contrôlées par de grands groupes internationaux, dont CMOC, Glencore et Eurasian Resources Group, selon Miningmx. Elle est également appelée à peser davantage dans la commercialisation d’une partie des métaux produits à travers ses coentreprises.

Le mandat de Baraka Kabemba s’inscrit aussi dans une nouvelle diplomatie des minerais critiques. L’accord stratégique conclu entre la RDC et les États-Unis prévoit notamment un mécanisme de réserve d’actifs stratégiques, des discussions sur les objectifs d’offtake à destination du marché américain et un droit de première offre pour des acteurs américains sur certains projets. La DFC américaine a également annoncé une lettre d’intérêt portant sur un investissement potentiel dans une joint-venture entre Gécamines et Mercuria, destinée à renforcer la commercialisation du cuivre, du cobalt et d’autres minerais critiques.

Baraka Kabemba se retrouve donc au centre d’une équation complexe. Il devra concilier l’exigence de performance d’une entreprise appelée à redevenir plus industrielle, les impératifs de gouvernance d’une société publique observée par les investisseurs, la pression géopolitique autour des minerais critiques, les attentes sociales d’un pays qui veut capter davantage de valeur locale et la mémoire d’une entreprise qui fut longtemps perçue comme le cœur productif de l’économie congolaise.

Son discours public laisse entrevoir cette ambition. Lors d’un panel consacré aux 120 ans de la Gécamines en marge de la DRC Mining Week 2026, il a défendu l’idée d’une entreprise capable de viser le Top 10 africain, tout en reconnaissant le défi central : « concilier notre mission d’entreprise publique avec les exigences de performance économique et opérationnelle ». Il a aussi rappelé la charge symbolique de la maison, résumée par cette formule en swahili : « Gécamines ni baba ni mama ».

La force de Baraka Kabemba sera peut-être moins dans le spectaculaire que dans la structuration. Son parcours suggère une culture de l’analyse, des contrôles, des processus, de la transformation et de la gouvernance. Pour une Gécamines appelée à redevenir un acteur industriel de premier plan, cette compétence peut compter autant que la connaissance des gisements. Les grands groupes miniers ne se gagnent plus seulement dans les mines, mais aussi dans les contrats, les modèles financiers, les arbitrages de portefeuille, les standards ESG, les chaînes logistiques, les accords de commercialisation, la capacité à lever des capitaux et la crédibilité des états financiers.

Rien ne sera simple. La Gécamines porte une histoire trop lourde pour être transformée par un seul mandat. Son repositionnement exigera des résultats mesurables : meilleure lisibilité des participations, transparence accrue, discipline opérationnelle, montée en puissance du trading, sécurisation des revenus, investissements industriels, amélioration de la productivité et capacité à convertir les droits miniers en valeur tangible pour l’État congolais. C’est sur ces terrains que Baraka Kabemba sera jugé.

Mais son arrivée marque déjà un signal. À un moment où la RDC ne veut plus être seulement le territoire d’extraction des minerais qui alimentent la transition énergétique mondiale, confier la Gécamines à un profil rompu aux standards internationaux du conseil, de l’audit et de la transformation revient à poser une question centrale : comment faire d’une entreprise publique minière non plus seulement un patrimoine historique, mais un instrument moderne de puissance économique ?

Baraka Kabemba hérite ainsi d’un géant ancien, d’un pays impatient et d’un marché mondial en tension. Sa mission dépasse la gestion quotidienne d’une société. Elle touche à la capacité de la RDC à reprendre la main sur la valeur de son sous-sol, à parler d’égal à égal avec les grands investisseurs et à faire de la Gécamines non pas le souvenir glorieux d’une époque industrielle révolue, mais l’un des moteurs de la prochaine phase économique congolaise.

Mérimé Wilson

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