Eric Kwe, l’homme qui certifie les comptes du Congo

Le responsable pays de Forvis Mazars en République démocratique du Congo dirige depuis Kinshasa l’antenne locale d’un réseau qui pèse 5,7 milliards de dollars. Dans une économie où la certification conditionne l’accès au capital, sa signature vaut mandat.
Le bureau tient au troisième niveau du Robem Tower, avenue Uvira, commune de la Gombe. Rien n’y signale la fonction. C’est pourtant de cette adresse que sortent une partie des documents qui déterminent si une banque congolaise peut convaincre un correspondant étranger, si un programme financé par un bailleur sera reconduit, si une filiale minière satisfait aux exigences de son actionnaire coté à Toronto ou à Londres.
Eric Kwe en est le responsable pays. Il pilote le bureau congolais de Forvis Mazars, réseau issu du rapprochement conclu en juin 2024 entre le français Mazars et l’américain Forvis, présent dans plus de cent pays, fort d’environ quarante mille collaborateurs et d’un chiffre d’affaires de 5,7 milliards de dollars à la clôture d’août 2025. L’ensemble se positionne immédiatement derrière les quatre grands cabinets mondiaux.
Vingt-cinq ans dans un seul métier
Le parcours ne comporte ni détour ni reconversion. En avril 2021, Eric Calvain Kwe occupait le poste de Senior Manager Audit et Comptabilité chez Mazars RDC, avec vingt années d’expérience acquises. Sa carrière a donc débuté au tout début des années 2000 et s’approche aujourd’hui du quart de siècle, intégralement construite dans l’audit financier et comptable.
Il est expert-comptable inscrit à l’Institute of Public Accountants, l’organisation professionnelle australienne membre de la Fédération internationale des experts-comptables. Il a conduit des missions de commissariat aux comptes au Cameroun puis en République démocratique du Congo, ainsi que des travaux d’assistance et de révision comptable pour des entités relevant du secteur public, des projets de développement, de l’assurance, de la banque, du bâtiment et travaux publics et des télécommunications.
Cette liste n’est pas une énumération de circonstance. Elle épouse la structure exacte de la demande d’audit en République démocratique du Congo. Les bailleurs internationaux imposent la certification de leurs programmes. La supervision bancaire durcit ses exigences de reporting. Le secteur des assurances, ouvert à la concurrence depuis 2019, impose de nouveaux formats prudentiels. Les chantiers d’infrastructures mobilisent des financements qui réclament des comptes audités. Chacune de ces filières produit un flux de missions, et un cabinet de taille intermédiaire doit être capable de les traiter toutes.
Dans un marché où les réseaux internationaux se comptent sur les doigts d’une main, la polyvalence n’est pas un choix de positionnement. C’est une condition de survie.
Le pays où l’audit est devenu une infrastructure
Trois mouvements ont transformé la certification des comptes en RDC en fonction quasi souveraine.
Le premier est juridique. L’adhésion du pays à l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires, effective à partir de 2012, a basculé les entreprises congolaises vers le référentiel SYSCOHADA. La transition, encore inachevée dans plusieurs segments de l’économie, a créé un besoin de compétence technique que le tissu professionnel local n’a pas absorbé.
Le deuxième est institutionnel. La structuration de l’Ordre national des experts-comptables a professionnalisé un champ longtemps informel, tout en révélant la rareté des praticiens qualifiés au regard de la taille du marché.
Le troisième est extractif, et c’est le plus exposé. Le cabinet a exercé les fonctions d’administrateur indépendant pour les travaux de rapprochement de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives en RDC, y compris sur le périmètre de l’or artisanal, dont le rapport a été adopté par le comité exécutif le 27 novembre 2023. L’exercice consiste à confronter ce que les entreprises déclarent avoir versé à l’État et ce que l’État déclare avoir reçu, puis à publier l’écart. Dans un pays dont les recettes d’exportation dépendent massivement du cuivre et du cobalt, l’opération est politiquement chargée.
Diriger un cabinet d’audit dans cet environnement revient à arbitrer en continu entre deux impératifs contradictoires. Accepter trop de missions expose la qualité de signature, et donc le réseau tout entier. En refuser trop cède le terrain. Ce compromis ne se stabilise jamais. Il se rejoue à chaque exercice.
Ce que la fusion a changé
Le rapprochement de juin 2024 n’a pas seulement modifié une enseigne. Pour un bureau africain, il redistribue trois variables.
La méthodologie d’abord, alignée sur un standard qualité mondial redéfini, avec les revues, tests d’indépendance et obligations de reporting qui l’accompagnent. Le bureau congolais figure parmi les entités pleinement intégrées du réseau, statut qui suppose une conformité complète aux procédures du groupe plutôt qu’une affiliation par correspondance. La charge administrative qui pèse sur un responsable pays s’apparente désormais à celle d’un dirigeant de filiale industrielle.
Le portefeuille ensuite. Toute filiale congolaise d’un groupe désormais audité par Forvis Mazars ailleurs dans le monde devient un prospect naturel pour Kinshasa. C’est le levier commercial le plus mécanique et le plus immédiat d’une fusion de réseaux.
La concurrence enfin. Les quatre grands cabinets sont installés en RDC de longue date. Le nouvel ensemble se présente comme la première alternative crédible à leur duopole d’usage sur les mandats les plus lourds. Le pari se vérifiera sur les mandats bancaires et miniers des trois prochains exercices, pas avant.
Le corridor camerounais
Un point mérite d’être posé sans détour, parce qu’il éclaire le fonctionnement réel des marchés professionnels d’Afrique centrale. Eric Kwe est camerounais, et sa fiche institutionnelle reste rattachée au périmètre camerounais du réseau alors même qu’il dirige les opérations congolaises. Son prédécesseur à la tête de Mazars RDC, Jules Alain Njall Bikok, l’était également.
Le schéma est structurel. Le Cameroun dispose d’un Ordre national ancien, d’un agrément CEMAC reconnu et d’une concentration de cabinets internationaux à Douala qui en fait, depuis deux décennies, le principal réservoir de compétences comptables de la sous-région. La RDC offre le marché. Le Cameroun fournit une part de l’encadrement.
Cet arrangement a une durée de vie limitée. Une économie de la taille de la RDC ne peut pas importer indéfiniment ses cadres dirigeants d’audit, et les régulateurs de la profession finiront par le rappeler. La mesure pertinente du mandat d’un responsable pays, dans cette configuration, n’est donc pas le chiffre d’affaires du bureau. C’est le nombre de professionnels congolais qui franchissent, pendant son exercice, le seuil du management puis celui de l’association.
L’exercice qui vient
Trois dynamiques convergent au moment où Eric Kwe prend la direction du bureau. La reprise des investissements miniers portée par la demande mondiale en cuivre et en cobalt. La montée des exigences de reporting extra-financier imposées par les investisseurs et les prêteurs internationaux. Le resserrement réglementaire sur le secteur bancaire congolais.
Chacune produit de la demande. Aucune ne se convertit automatiquement en revenus. Entre le besoin identifié et le mandat facturé s’interposent le recrutement, la formation, la rétention et la tarification d’équipes dans un marché où les auditeurs qualifiés sont rares et disputés. C’est là que se situe la contrainte réelle, et non dans la conquête commerciale.
Un homme qui a passé vingt-cinq ans à mesurer l’écart entre les déclarations et les comptes dispose au moins d’un avantage. Il sait reconnaître une intention affichée quand il en voit une.
Mérimé Wilson



