Gisèle Mwepu, la bâtisseuse congolaise qui veut faire de la fintech un outil d’inclusion financière

Dans l’univers africain de la fintech, certaines trajectoires se construisent loin des capitales où se concentrent les projecteurs. Celle de Gisèle Mwepu s’écrit entre la Suède, l’Afrique subsaharienne et la République démocratique du Congo, à la croisée du génie logiciel, de l’entrepreneuriat technologique et de l’inclusion financière. Informaticienne de formation, entrepreneure en série, fondatrice de Soft Solutions Partner AB et d’Okapi Finance, elle appartient à cette génération de profils africains de la diaspora qui ne se contentent pas d’observer les fractures du continent : ils tentent d’y répondre par l’architecture de systèmes, la technologie et la création d’entreprises.
Son sujet n’est pas seulement la finance numérique. Il est plus profond : comment donner une existence économique formelle à des millions de personnes encore tenues à distance des services financiers classiques ? Comment construire des outils qui permettent à un petit commerçant, une femme entrepreneure, une coopérative, un agriculteur ou un acteur informel d’entrer dans une logique de transaction traçable, sécurisée et accessible ? Chez Gisèle Mwepu, la technologie n’est pas pensée comme une vitrine. Elle est conçue comme une infrastructure.
Née en République démocratique du Congo et installée depuis de nombreuses années en Suède, Gisèle Mwepu a bâti son parcours sur une compétence rare dans l’écosystème entrepreneurial africain : la maîtrise du code avant la conquête du marché. Elle étudie l’informatique à Mälardalen University, où elle obtient un master en computer science ainsi qu’un diplôme d’ingénieur en computer and information science, avant de compléter son profil par une formation en technologies .NET à Uppsala University. Mälardalen University la présente aujourd’hui parmi ses docteurs honoris causa 2018, en soulignant son rôle d’entrepreneure à la tête de Soft Solutions Partner et d’Okapi Finance International.
Cette base technique explique une partie de sa singularité. Gisèle Mwepu n’est pas entrée dans la fintech par le discours, mais par le développement logiciel. Avant Okapi Finance, elle fonde Soft Solutions Aros AB en 2005, qu’elle dirige jusqu’en 2012. Cette première entreprise lui permet de travailler sur le développement logiciel, les applications, les solutions mobiles, le web et le conseil. Elle crée ensuite Soft Solutions Partner AB, structure qui servira de socle technologique à ses ambitions futures. Le parcours révèle une constante : avant de parler d’inclusion financière, Gisèle Mwepu a construit les outils capables de la rendre opérationnelle.
Okapi Finance naît de cette logique. Fondée en Suède, l’entreprise se présente comme une fintech orientée vers l’inclusion financière, avec pour ambition de faciliter l’accès aux services financiers pour les populations non bancarisées. Sur son site officiel, Okapi se définit comme une “Green Fintech” dont la mission est de “bank the unbanked”, avec des services de paiement, de collecte, de décaissement et de rapprochement en temps réel. L’entreprise met en avant la sécurité, la transparence, la conformité réglementaire et l’usage de la technologie pour soutenir les transactions liées notamment à l’agriculture, à l’agribusiness, aux petits commerces et aux activités portées par des femmes.
Ce positionnement n’est pas anodin. Dans les économies africaines, l’inclusion financière reste l’un des grands défis structurels. Les banques classiques ont longtemps privilégié les clientèles solvables, urbaines et formalisées, laissant une large partie de la population dans une économie de cash, de confiance informelle et de circuits peu documentés. La fintech, dans ce contexte, n’est pas seulement un secteur porteur. Elle devient un instrument de transformation sociale, à condition d’être suffisamment robuste, régulée et adaptée aux réalités locales.
Gisèle Mwepu a souvent expliqué que la construction d’Okapi n’a pas été un simple exercice de laboratoire. Dans une interview publiée par African Shapers, elle indiquait avoir consacré cinq années au développement de la plateforme avant le lancement des services au Kenya en novembre 2017. Elle y expliquait aussi avoir effectué de nombreux déplacements au Kenya pour confronter la solution aux usages réels du marché, afin de ne pas construire une technologie déconnectée des besoins de terrain. Selon ses déclarations, la plateforme a été pensée pour être sécurisée, certifiée PCI DSS et conforme aux exigences KYC et AML.
Ce choix du terrain est central dans son profil. Beaucoup de projets technologiques africains échouent parce qu’ils partent d’une intuition abstraite du marché. Gisèle Mwepu semble avoir pris le chemin inverse : partir des utilisateurs, de leurs contraintes, de leur rapport au cash, de leur niveau de confiance, de leur accès au téléphone mobile, de leur besoin de simplicité et de traçabilité. C’est cette approche qui donne à son parcours une dimension plus stratégique que strictement entrepreneuriale.
La RDC occupe une place particulière dans cette trajectoire. Dans une interview au Courrier de Kinshasa, Gisèle Mwepu rappelait être née en RDC et liait directement la mission d’Okapi au faible accès aux services bancaires dans son pays d’origine. Elle y affirmait que l’inclusion financière constitue un levier de lutte contre la pauvreté et d’autonomisation économique. Cette conviction éclaire l’une des dimensions les plus fortes de son parcours : la volonté de reconnecter une expertise développée en Europe avec les besoins profonds des économies africaines.
Cette ambition trouve une traduction concrète en République démocratique du Congo à travers le partenariat entre Okapi Finance et la COOPEC CEAC Matete, appuyé par l’UNCDF dans le cadre du projet ACTIF. L’objectif annoncé était de digitaliser les processus d’épargne et de crédit de la coopérative, avec une cible d’au moins 50 000 clients, dont 25 000 femmes et 5 000 jeunes. Le dispositif devait permettre un accès plus sûr, plus pratique et plus abordable aux services financiers, avec des outils de suivi en temps réel sur les utilisateurs, les transactions, les fonds transférés et les frais.
Cette expérience congolaise est importante, car elle replace Gisèle Mwepu dans l’économie réelle de son pays d’origine. La RDC n’a pas seulement besoin de banques plus visibles. Elle a besoin de systèmes capables d’absorber la complexité de ses marchés populaires, de ses coopératives, de ses petites unités économiques, de ses femmes commerçantes et de ses réseaux informels. Une solution comme Okapi, lorsqu’elle est correctement encadrée, peut contribuer à créer des ponts entre ces mondes et les circuits financiers formels.
Le parcours de Gisèle Mwepu comporte aussi une dimension symbolique forte. Dans un secteur technologique encore largement masculin, elle incarne une figure rare : une femme africaine, ingénieure, fondatrice, dirigeante et propriétaire d’entreprises technologiques en Europe, tournée vers les marchés africains. En 2018, elle reçoit à Accra un prix panafricain récompensant les femmes influentes dans le business et le gouvernement, dans la catégorie services financiers. Cette distinction avait été relayée par Les Dépêches de Brazzaville, qui soulignaient le positionnement d’Okapi Finance dans plusieurs marchés africains.
Mais le récit de Gisèle Mwepu ne peut être traité de manière purement promotionnelle. La fintech est un secteur de confiance, et la confiance repose autant sur l’innovation que sur la conformité. En mai 2025, plusieurs médias sénégalais, citant le quotidien Libération et des éléments attribués à la CENTIF, ont rapporté l’existence d’une enquête concernant Okapi Sénégal SUARL, portant notamment sur des mouvements financiers jugés suspects et sur des questions d’agrément. À ce stade, les éléments publiquement accessibles consultés ne permettent pas d’établir une décision judiciaire définitive ni une position complète de toutes les parties concernées. Cette séquence rappelle néanmoins une réalité essentielle : toute fintech opérant dans plusieurs juridictions africaines doit placer la conformité, la transparence, la gouvernance et la relation avec les régulateurs au cœur de son modèle.
C’est précisément sur cette ligne de crête que se joue la suite du parcours de Gisèle Mwepu. D’un côté, une vision forte : utiliser la technologie pour inclure les populations exclues du système financier. De l’autre, une exigence incontournable : démontrer que l’innovation financière peut grandir sans fragiliser les cadres réglementaires, les dispositifs anti-blanchiment et la confiance des utilisateurs. Dans la fintech africaine, l’ambition ne suffit plus. La solidité institutionnelle devient un avantage compétitif.
Gisèle Mwepu demeure ainsi une figure singulière de l’économie congolaise de la diaspora : une entrepreneure formée aux standards technologiques suédois, engagée sur les marchés africains, déterminée à faire de l’inclusion financière un levier de transformation. Sa trajectoire montre ce que la diaspora congolaise peut produire lorsqu’elle convertit l’expertise internationale en solutions adaptées aux réalités locales. Elle montre aussi les défis qui attendent les bâtisseurs de la finance numérique africaine : scaler sans perdre le contrôle, innover sans contourner les règles, inclure sans compromettre la confiance.
Dans une Afrique où les flux économiques se digitalisent à grande vitesse, Gisèle Mwepu représente plus qu’un parcours individuel. Elle incarne une question stratégique pour la RDC et pour le continent : qui construira les infrastructures financières capables de donner une place économique aux millions d’acteurs encore invisibles du système bancaire classique ? La réponse ne viendra ni des slogans ni des effets d’annonce. Elle viendra de plateformes solides, de gouvernances crédibles, de technologies éprouvées et de dirigeants capables d’assumer à la fois la promesse de l’innovation et la discipline de la conformité.
Mérimé Wilson
