Laetitia Molasoko N’Singa, du droit des affaires à la gouvernance de 2Africa en RDC

Avocate, ancienne directrice juridique et des affaires réglementaires d’Orange RDC et ex-dirigeante de Mawezi RDC, Laetitia Molasoko N’Singa appartient à cette génération de juristes dont l’influence dépasse désormais les directions légales. De la sécurisation des contrats à la conduite institutionnelle d’une infrastructure numérique stratégique, elle a construit un parcours à la jonction du droit, des télécommunications et de la gouvernance d’entreprise.
Le 21 septembre 2023, sur la côte atlantique de Muanda, dans la province du Kongo Central, la République démocratique du Congo franchit une nouvelle étape dans son histoire numérique. Le câble sous-marin 2Africa atteint le territoire congolais. Derrière cette opération technique se trouve une architecture autrement plus complexe : autorisations administratives, relations avec les autorités, obligations réglementaires, coordination entre opérateurs, construction de la station d’atterrissement et préparation de son exploitation.
À la tête de Mawezi RDC, la coentreprise constituée par Orange RDC et Airtel Congo RDC pour porter localement le projet, Laetitia Molasoko N’Singa occupe alors une position centrale. Quelques mois auparavant, elle conduisait déjà une délégation de l’entreprise auprès du ministère chargé des Télécommunications afin de présenter l’état d’avancement du chantier. Mawezi devait notamment obtenir les autorisations requises, superviser la station d’atterrissement et préparer une exploitation en accès ouvert au bénéfice des opérateurs du marché.
Cette séquence résume une grande partie de sa trajectoire. Chez elle, le droit n’est pas envisagé comme une fonction périphérique chargée de contrôler les décisions après leur adoption. Il devient un instrument d’exécution, de sécurisation et de transformation.
Une juriste formée au contact du terrain
Le parcours professionnel de Laetitia Molasoko N’Singa ne commence pourtant ni dans un cabinet d’avocats ni dans une entreprise de télécommunications. Entre 2008 et 2011, elle travaille comme agente d’escale commerciale pour Air France à l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle.
Elle y assure l’enregistrement et l’embarquement des passagers, accompagne les mineurs voyageant seuls et assiste les clients utilisant les bornes en libre-service. Cette première expérience peut paraître éloignée des fonctions qu’elle exercera ensuite. Elle lui apporte néanmoins une connaissance directe du service, des procédures opérationnelles et de la gestion de situations où l’exigence réglementaire doit cohabiter avec l’attention portée au client.
Elle complète ensuite sa formation universitaire par un Master 2 en droit privé et judiciaire à l’Université de Cergy-Pontoise, aujourd’hui CY Cergy Paris Université. Cette spécialisation lui fournit les bases techniques nécessaires à l’analyse des contrats, au traitement des contentieux et à la compréhension des mécanismes de responsabilité.
De retour à Kinshasa, elle effectue un premier passage comme consultante juridique au sein de l’Agence EXP. Elle intervient dans la préparation de propositions commerciales, de dossiers de partenariat et de demandes de sponsoring, tout en assurant la revue juridique des engagements contractuels de l’agence.
Cette expérience marque déjà une évolution importante : la juriste ne travaille plus uniquement sur la règle de droit. Elle commence à intervenir au cœur de la relation entre stratégie commerciale, partenariat et protection des intérêts de l’entreprise.
Sept années pour construire une expertise d’avocate d’affaires
En janvier 2014, Laetitia Molasoko N’Singa rejoint BTM Lawyers comme collaboratrice, puis senior associate. Elle y restera plus de sept ans.
Cette période constitue le socle technique de son parcours. Elle intervient dans la constitution, la liquidation et la dissolution de sociétés, la rédaction de statuts et de protocoles d’accord, ainsi que dans la négociation de contrats commerciaux. Elle participe également au secrétariat juridique des entreprises, à la préparation des assemblées générales et à la rédaction des procès-verbaux.
Son champ d’intervention couvre par ailleurs le droit du travail, les licenciements individuels ou collectifs, les conventions de nantissement de créances, le droit fiscal et le droit minier. Elle évolue ainsi dans plusieurs secteurs où les décisions juridiques engagent directement la continuité des activités, les investissements et la responsabilité des dirigeants.
Admise en 2016 au Barreau de Kinshasa-Matete, elle consolide un profil mêlant conseil, contentieux et accompagnement des entreprises. Cette pluralité comptera dans la suite de sa carrière. Dans les télécommunications, les enjeux ne relèvent jamais d’une seule matière juridique. Ils associent contrats, concurrence, fiscalité, droit social, protection des investissements, relations institutionnelles et conformité réglementaire.
Orange RDC, le passage du conseil à la décision
Laetitia Molasoko N’Singa rejoint Orange RDC en juin 2021 comme responsable du contentieux. Après plusieurs années passées à conseiller différentes entreprises, elle entre dans une organisation où les décisions juridiques doivent être prises au rythme des opérations, de l’évolution technologique et des exigences du régulateur.
Un peu plus d’un an après son arrivée, elle est promue directrice juridique et des affaires réglementaires. Elle accède ainsi à une fonction particulièrement sensible dans un secteur où les autorisations, les fréquences, les licences, les infrastructures et la relation avec les pouvoirs publics conditionnent directement l’activité.
Son rôle consiste alors à sécuriser les engagements de l’opérateur, prévenir les risques contentieux, accompagner les projets d’investissement et maintenir un dialogue permanent avec les parties prenantes institutionnelles. En novembre 2023, elle figure notamment dans la délégation d’Orange conduite par la directrice générale du groupe, Christel Heydemann, lors d’échanges avec les autorités congolaises sur les investissements et les perspectives du secteur.
Cette fonction la place au croisement de plusieurs intérêts : ceux de l’entreprise, ceux du marché, ceux de l’État et ceux des consommateurs. Dans un pays où les infrastructures numériques restent un levier essentiel d’inclusion, la direction juridique et réglementaire ne peut se limiter à une logique défensive. Elle doit rendre les projets possibles sans affaiblir la conformité.
Mawezi RDC, l’épreuve de l’exécution
En février 2023, alors qu’elle conserve ses responsabilités chez Orange RDC, Laetitia Molasoko N’Singa devient directrice générale de Mawezi RDC. La structure est issue de l’alliance entre Orange RDC et Airtel Congo RDC. Sa mission consiste à représenter en RDC le projet 2Africa et à porter les opérations liées à l’arrivée du câble sous-marin.
L’enjeu est considérable. Un câble international ne se résume pas à une prouesse d’ingénierie. Son arrivée exige la coordination de nombreux acteurs, la sécurisation foncière et administrative des installations, la construction d’une station d’atterrissement, la négociation avec les autorités et la définition de règles d’accès aux capacités.
En mars 2023, Laetitia Molasoko N’Singa présente publiquement Mawezi comme le promoteur local chargé de la station devant accueillir le câble à Muanda. Six mois plus tard, l’infrastructure atteint effectivement les côtes congolaises. Elle déclare alors que l’opération doit contribuer à améliorer l’accès à l’Internet haut débit et à soutenir la transformation numérique du pays.
À l’échelle internationale, 2Africa représente un système de quelque 45 000 kilomètres reliant l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Meta a annoncé en novembre 2025 l’achèvement du système principal, tandis que l’extension Pearls devait compléter le dispositif en 2026. L’ensemble doit desservir 33 pays et concerner potentiellement plus de trois milliards de personnes.
Le modèle retenu repose notamment sur l’accès des fournisseurs de services à des stations neutres ou ouvertes, selon des conditions équitables. Pour la RDC, cette approche peut renforcer la résilience des connexions internationales, favoriser la concurrence entre opérateurs et augmenter les capacités disponibles pour les entreprises comme pour les particuliers.
Dans cette opération, Laetitia Molasoko N’Singa n’est pas l’ingénieure qui pose le câble. Son apport se situe ailleurs, dans cette partie moins visible mais déterminante des grands projets : transformer une ambition technologique internationale en dispositif juridiquement autorisé, institutionnellement accepté et opérationnellement structuré sur le territoire congolais.
De la direction générale à la présidence du conseil
En février 2025, elle quitte la direction générale de Mawezi RDC pour prendre la présidence de son conseil d’administration. Ce passage de l’exécutif à la gouvernance traduit une nouvelle évolution dans son positionnement.
Après avoir accompagné la phase de développement et l’atterrissement du câble, elle entre dans une fonction de supervision. La présidence d’un conseil exige de prendre de la hauteur sur les opérations, d’assurer l’équilibre entre les actionnaires, de suivre les risques et de veiller à la cohérence stratégique de l’entreprise.
Son mandat à la présidence du conseil de Mawezi RDC, comme ses responsabilités de directrice juridique et des affaires réglementaires d’Orange RDC, s’est achevé en avril 2026, selon les informations professionnelles communiquées. Cette sortie simultanée clôt un cycle de près de cinq années dans l’écosystème d’Orange et de plus de trois années au sein de Mawezi.
Elle laisse surtout l’image d’un profil ayant successivement maîtrisé trois registres : l’expertise juridique, la direction opérationnelle et la gouvernance.
Le droit comme infrastructure invisible
Le parcours de Laetitia Molasoko N’Singa révèle une transformation plus large du métier de juriste d’entreprise en Afrique. Dans les secteurs réglementés, les directions juridiques ne sont plus seulement chargées de réduire les risques. Elles participent à la conception des modèles économiques, aux négociations institutionnelles, à la gouvernance des partenariats et à l’exécution des investissements.
Cette évolution est particulièrement visible dans l’économie numérique congolaise. En 2024, la Banque mondiale a approuvé un financement de 400 millions de dollars, complété par un cofinancement de 100 millions d’euros de l’Agence française de développement, pour soutenir l’accès inclusif à Internet et les services numériques en RDC. Ce programme illustre l’ampleur des besoins et la place désormais stratégique de la connectivité dans les politiques de développement.
Dans cet environnement, les infrastructures visibles ( câbles, antennes, centres techniques et stations d’atterrissement ) reposent sur une autre infrastructure, plus discrète : celle des contrats, des autorisations, de la conformité, des mécanismes de gouvernance et de la confiance entre acteurs.
C’est précisément dans cet espace que Laetitia Molasoko N’Singa a construit sa singularité. Son parcours ne tient pas à une rupture spectaculaire, mais à une progression cohérente : servir les clients, apprendre le droit, conseiller les entreprises, gérer les contentieux, diriger une fonction réglementaire, conduire une société de projet puis présider son conseil d’administration.
Une trajectoire qui montre qu’au cœur de la transformation numérique congolaise, les bâtisseurs ne sont pas toujours ceux que l’on voit sur les chantiers. Certains construisent par la règle, la négociation et la décision.
Mérimé Wilson



