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Merveilles Bueyasadila, le pari de transformer la mobilité kinoise en infrastructure numérique

À Kinshasa, digitaliser le transport ne consiste pas simplement à mettre une application entre les mains d’un conducteur et d’un passager. Le véritable enjeu est plus profond : identifier les acteurs, sécuriser les véhicules, structurer la donnée, fluidifier les paiements et, à terme, faire entrer dans l’économie formelle des milliers de professionnels qui évoluent encore largement en dehors des circuits financiers classiques. C’est précisément à cette intersection que s’inscrit aujourd’hui le parcours de Merveilles Bueyasadila, Country Manager de HOJA en République démocratique du Congo. Son profil raconte une trajectoire inhabituelle, partie de l’électromécanique, passée par la banque et le crédit, puis par le mobile money avant de trouver dans la mobilité technologique un terrain de convergence.

Depuis 2023, elle dirige à nouveau les opérations de HOJA à Kinshasa, après avoir déjà occupé cette fonction entre 2019 et 2022 et dirigé pendant près d’un an les activités de Heetch en RDC. Son positionnement actuel est confirmé par les informations professionnelles publiques disponibles en 2026.

Ce retour chez HOJA est surtout intéressant par la nature du mandat. Il ne s’agit plus uniquement de développer une solution permettant d’identifier ou de géolocaliser un véhicule. L’ambition présentée par Merveilles Bueyasadila consiste désormais à bâtir un écosystème autour du transport rémunéré, avec deux prolongements majeurs : la bancarisation des chauffeurs de taxis et de motos, puis la digitalisation progressive des paiements.

De l’usine à la compréhension du risque

Pour comprendre cette orientation, il faut revenir à un parcours qui n’avait, au départ, rien d’évident avec la mobilité numérique.

Formée à l’Université Kongo, où elle suit un cursus d’ingénieure civile mécanicienne avec une spécialisation en électromécanique, Merveilles Bueyasadila construit ses premières expériences professionnelles dans l’univers industriel. À la Compagnie sucrière de Kwilu-Ngongo, puis à la Cimenterie nationale de Kimpese, elle intervient au contact des équipements électriques et mécaniques, des opérations de maintenance, des pompes, compresseurs, réducteurs et pièces de rechange.

Ce passage par l’industrie lui donne une première grille de lecture : celle des systèmes. Une usine ne fonctionne que lorsque ses équipements, ses flux et sa maintenance sont correctement coordonnés. Cette logique opérationnelle réapparaîtra plus tard dans son approche du transport urbain.

Sa trajectoire bifurque ensuite vers la finance.

Entre 2009 et 2011, elle rejoint Trust Merchant Bank à Matadi, avec une mission commerciale centrée notamment sur la constitution du portefeuille clients de la nouvelle agence. Elle poursuit chez Opportunity International RDC comme analyste crédit. Elle y travaille sur l’analyse des activités, l’évaluation du risque, les comités de crédit et le recouvrement.

Cette séquence est importante. Elle lui apporte une lecture différente de l’entreprise : derrière un actif ou une activité économique se trouvent une capacité de remboursement, un niveau de risque, une relation client et une information financière qu’il faut pouvoir documenter.

C’est précisément l’un des problèmes structurels auxquels reste confrontée une partie des travailleurs de l’économie informelle africaine : exercer une activité économique réelle sans disposer nécessairement des données permettant de construire une identité financière suffisamment documentée.

Le mobile money comme point de bascule

À partir de 2016, chez Digital Exposure Africa, Merveilles Bueyasadila entre pleinement dans l’économie numérique.

Son travail de Business Development porte notamment sur la conception de nouveaux produits dans un environnement marqué par la progression du mobile money et par la nécessité de mieux connecter les écosystèmes des opérateurs télécoms avec ceux des banques.

La transition est déterminante.

Après avoir appris à comprendre les machines, puis le client bancaire et le risque de crédit, elle découvre l’infrastructure numérique capable de relier des millions de transactions quotidiennes à des services financiers.

Lorsqu’elle rejoint HOJA en 2019 comme Country Manager, ces différentes expériences commencent à former un ensemble cohérent.

HOJA développe une approche de la mobilité fondée sur l’identification du véhicule et du chauffeur, la traçabilité et la sécurisation des déplacements. Son système prévoit notamment la vérification d’un taxi à partir d’un QR code, d’une application ou d’un dispositif accessible sans smartphone, ainsi que des outils GPS destinés au suivi des véhicules et à la gestion des flottes. La solution avait été officiellement lancée à Kinshasa en novembre 2020 par les autorités provinciales.

La technologie n’est pourtant que la partie visible du modèle.

Derrière le QR code se trouve potentiellement une base de données. Derrière la géolocalisation, une connaissance plus précise des flottes. Derrière l’identification du conducteur, la possibilité de construire progressivement une identité économique exploitable par d’autres services.

C’est à cet endroit que le parcours bancaire de Merveilles Bueyasadila prend tout son sens.

Heetch, ou l’apprentissage de la plateforme

Son passage chez Heetch entre juin 2022 et mars 2023 ajoute une autre dimension.

Comme Country Manager, elle reçoit la responsabilité du lancement et de la croissance du service en RDC. L’expérience la place cette fois au cœur d’un modèle de plateforme où il faut simultanément développer une offre de chauffeurs, créer de la demande, construire une marque, adapter un produit technologique à la réalité locale et gérer les contraintes propres à la mobilité urbaine.

Cette parenthèse chez un acteur international du VTC enrichit son expérience avant son retour chez HOJA en 2023.

Elle revient alors avec une lecture plus large du marché : la question n’est plus seulement de sécuriser une course, mais de comprendre comment organiser progressivement tout un écosystème autour du chauffeur.

C’est ici que son mandat devient particulièrement intéressant.

Du chauffeur identifié au chauffeur bancarisable

Le projet porté aujourd’hui par HOJA en RDC, tel qu’elle le présente, veut prolonger l’identification et la sécurisation vers la finance.

Pour Merveilles Bueyasadila, la prochaine étape consiste notamment à rechercher des partenariats bancaires et institutionnels susceptibles d’accompagner la bancarisation des conducteurs de taxis et de motos, puis la digitalisation des paiements dans les transports.

L’enjeu dépasse le simple paiement sans espèces.

Lorsqu’un conducteur jusque-là largement invisible des circuits financiers commence à accumuler une identité vérifiée, un historique d’activité et éventuellement des flux numériques documentés, de nouveaux services deviennent théoriquement possibles : compte bancaire, épargne, assurance, financement d’un véhicule, entretien de la flotte ou solutions de crédit adaptées.

La donnée de mobilité peut alors devenir une donnée économique.

C’est probablement là que se situe le véritable potentiel stratégique d’un acteur comme HOJA : évoluer d’un outil de sécurisation vers une infrastructure reliant mobilité, identité, données et services financiers.

Cette problématique reste particulièrement actuelle à Kinshasa. En mars 2026, les autorités provinciales travaillaient encore sur le couplage entre l’identification des conducteurs et la numérotation des motos de transport en commun, avec un objectif explicite de sécurisation et de formalisation du secteur.

Une dirigeante au croisement de plusieurs économies

Le profil de Merveilles Bueyasadila est finalement moins linéaire qu’il n’est cohérent.

L’électromécanique lui a donné la culture des systèmes et de l’opérationnel. La banque lui a appris le client et le risque. Le crédit lui a donné une lecture de la solvabilité. Le mobile money l’a conduite vers les infrastructures de paiement. Heetch l’a confrontée aux mécaniques de croissance d’une plateforme de mobilité. HOJA rassemble aujourd’hui ces différentes compétences dans un même problème économique.

Le défi reste considérable.

Pour transformer une solution technologique en infrastructure durable, il faut obtenir l’adhésion des chauffeurs et propriétaires de véhicules, convaincre les institutions, sécuriser les données, construire des partenariats financiers solides et démontrer qu’un modèle économiquement viable peut émerger à grande échelle.

C’est sur cette capacité d’exécution que se jouera la prochaine étape.

Car derrière la mobilité se trouve un sujet beaucoup plus vaste : comment utiliser la technologie pour transformer une activité urbaine fragmentée en un écosystème identifiable, sécurisé, traçable et financièrement intégré ?

À Kinshasa, Merveilles Bueyasadila travaille précisément sur cette frontière. Et son parcours, de l’atelier mécanique à la banque puis à la mobilité numérique, lui donne une lecture particulièrement transversale du chantier.

Mérimé Wilson

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