Il existe des trajectoires où le retour au pays n’est pas un retour en arrière, mais un changement de terrain. Pendant plusieurs décennies, Hervé Assah a travaillé là où se structurent les financements, se négocient les investissements et s’arbitrent les grands projets : banques d’affaires internationales, Groupe de la Banque mondiale, Banque africaine de développement, conseils d’administration et capital-investissement. Depuis 2025, le banquier d’affaires congolais a déplacé ce centre de gravité vers Brazzaville. Par décret du 6 mai 2025, il a été nommé conseiller spécial du président de la République du Congo, chef du département de l’économie, des finances, du plan et de l’intégration.
Le parcours mérite attention moins par l’accumulation des institutions traversées que par sa cohérence. Chez Assah, un même fil relie banque d’affaires, ressources naturelles, infrastructures, partenariats public-privé, développement du secteur privé et politiques économiques. Autrement dit, les sujets auxquels il a consacré sa carrière internationale sont désormais précisément ceux qui comptent dans l’équation de transformation d’une économie congolaise encore fortement dépendante des hydrocarbures.
Une formation construite pour la haute finance internationale
Avant les responsabilités institutionnelles viennent les fondamentaux académiques. Hervé Assah est diplômé d’un MBA de la Wharton School de l’Université de Pennsylvanie, d’un cursus supérieur en économie et finance internationales à la Sorbonne et d’une formation en management à l’Institut supérieur de gestion de Paris. Ce socle l’oriente vers une spécialisation exigeante : la finance appliquée aux entreprises, aux États et aux marchés émergents.
Il commence sa carrière à l’intersection entre industrie et banque d’affaires, notamment au sein de la banque interne du groupe Thales, avant de rejoindre les métiers de la finance internationale à New York et Londres. Il travaille dans les équipes marchés émergents de Deutsche Bank, puis chez BNP Paribas, où il occupe des responsabilités en corporate finance sur les marchés émergents et l’Afrique subsaharienne.
Cette première partie de carrière lui apporte une grille de lecture que l’on retrouvera par la suite : savoir regarder un pays ou un projet à travers sa capacité à attirer du capital, structurer une opération, partager le risque et créer les conditions financières de son exécution.
Le développement, vu depuis les salles de financement
Le tournant majeur intervient avec le Groupe de la Banque mondiale. Hervé Assah y exerce pendant plus de deux décennies, notamment à la Société financière internationale (IFC), consacrée au secteur privé. Il travaille sur les investissements dans le pétrole, le gaz et les mines, puis sur le développement du secteur privé, la compétitivité et les partenariats public-privé. Les biographies publiées par Ecobank lors de son entrée au conseil d’administration indiquent environ vingt-cinq années passées au sein du Groupe.
Il acquiert ainsi une double culture. Celle du banquier, pour qui un projet doit être structurable, rentable et finançable ; mais également celle de l’institution de développement, où la qualité de la réglementation, des infrastructures, de la gouvernance économique et du climat des affaires conditionne la capacité d’un pays à mobiliser l’investissement.
Son expérience prend également une dimension directement opérationnelle sur le continent. De 2007 à 2010, il exerce auprès de la Banque africaine de développement comme responsable pays et représentant résident pour le Nigeria et la CEDEAO. Il devient ensuite Country Manager et représentant résident de la Banque mondiale au Togo, fonction qu’il exerce jusqu’en 2015 selon les documents de l’institution.
À Lomé, il n’est plus seulement confronté aux modèles financiers depuis Washington : il travaille au contact d’un État, de son administration, de son secteur privé et de ses contraintes de développement. Des documents officiels de la Banque mondiale portent sa signature en qualité de représentant de l’institution au Togo.
C’est une étape importante de son parcours. Elle fait passer le financier du montage des opérations à une compréhension plus large de l’économie politique du développement : comment les réformes deviennent exécutables, comment l’investissement privé peut répondre à un déficit d’infrastructures et comment une stratégie publique peut être rendue crédible auprès des bailleurs et des investisseurs.
Aequaria Capital : passer du conseil au capital
Après cette longue séquence institutionnelle, Hervé Assah se tourne vers l’investissement et le conseil stratégique avec Aequaria Capital, structure orientée vers les entreprises de croissance en Afrique subsaharienne. L’évolution est logique : après avoir conseillé des gouvernements, financé des projets et accompagné le secteur privé depuis de grandes institutions, il se positionne au plus près de la mobilisation du capital.
Cette expérience privée est complétée par la gouvernance bancaire. En février 2021, Ecobank Transnational Incorporated annonce sa nomination comme administrateur indépendant non exécutif représentant la région CEMAC. Il siège au conseil du groupe panafricain jusqu’en 2024, année où Ecobank annonce son départ du board à l’issue de son mandat.
Ce passage compte dans la lecture de son parcours : Ecobank l’expose aux enjeux d’une banque opérant simultanément dans plusieurs dizaines de marchés africains, avec ce que cela implique en matière de gouvernance, de réglementation, de transformation numérique, d’allocation du capital et de maîtrise du risque.
2025 : le retour au centre de décision congolais
La nomination de mai 2025 ouvre une autre phase.
Le décret présidentiel n°2025-166 lui confie la fonction de conseiller spécial du président de la République, chef du département de l’économie, des finances, du plan et de l’intégration. Il ne s’agit plus d’observer ou d’accompagner les politiques publiques depuis une institution financière internationale, mais de se situer à proximité immédiate du centre où elles sont arbitrées.
Ce changement de position est particulièrement significatif au regard des enjeux économiques du Congo. L’expérience accumulée par Assah correspond à plusieurs problématiques auxquelles le pays est confronté : financement des infrastructures, mobilisation des capitaux privés, attractivité des investissements, structuration des partenariats public-privé, diversification économique et meilleure articulation entre stratégie nationale et intégration régionale.
Il serait toutefois prématuré d’attribuer à une seule fonction ou à un seul conseiller les résultats futurs de ces politiques. La transformation économique dépend d’institutions multiples, de décisions gouvernementales, du cadre macroéconomique et surtout de la capacité d’exécution. Ce qui peut être constaté, en revanche, est la concordance entre son expérience professionnelle et le périmètre qui lui a été confié.
En mai 2026, lors des préparatifs des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement organisées à Brazzaville, Hervé Assah accompagnait ainsi le ministre congolais de l’Économie Ludovic Ngatsé lors d’une rencontre avec la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire. Une séquence qui le replace dans un environnement familier : dialogue entre puissance publique, secteur privé et institutions financières africaines.
Un financier qui écrit aussi l’Afrique
La singularité d’Hervé Assah ne se limite pas à la finance. En 2022, il publie chez L’Harmattan la trilogie Lumineuse Afrique, consacrée notamment aux contributions historiques, culturelles et économiques de l’Afrique aux Amériques et au reste du monde.
Cette activité intellectuelle éclaire une autre dimension du personnage : derrière le technicien de la finance apparaît une réflexion plus large sur la place de l’Afrique dans l’économie mondiale, la valorisation de son histoire et les conditions de son développement.
C’est peut-être là que se situe aujourd’hui le véritable point d’observation de son parcours. Hervé Assah a passé une grande partie de sa carrière à comprendre comment le capital international regarde les économies africaines. À Brazzaville, son rôle consiste désormais à intervenir de l’autre côté de la table : celui d’un État qui cherche à financer son développement, attirer l’investissement et renforcer sa capacité de transformation.
Après Wall Street, Londres, Washington, Abuja, Lomé et les conseils d’administration panafricains, le véritable test de cette expérience se joue désormais au Congo : dans la capacité à convertir une connaissance sophistiquée de la finance et du développement en mécanismes économiques adaptés aux réalités nationales.
Mérimé Wilson





