Mohammed Rufai, l’ingénieur-stratège qui veut inscrire MTN Congo dans la nouvelle bataille africaine de la connectivité

Brazzaville n’est pas le plus grand marché télécom du continent. Ce n’est ni Lagos, ni Johannesburg, ni Accra. Mais c’est précisément dans ce type de marché, exigeant, concurrentiel et encore traversé par de profondes fractures numériques, que se mesure la capacité d’un dirigeant à transformer une ambition technologique en impact économique réel. Depuis sa nomination à la tête de MTN Congo, Mohammed Rufai incarne cette ligne de crête : faire de la connectivité non plus seulement un service télécom, mais une infrastructure de développement, d’inclusion financière, d’accès au savoir et de compétitivité nationale.
Nommé Chief Executive Officer de MTN Congo-Brazzaville avec effet au 1er septembre 2024, Mohammed Rufai arrive dans la capitale congolaise avec un profil rare : celui d’un dirigeant formé par le terrain, façonné par les réseaux, aguerri par les grands marchés et rompu aux arbitrages technologiques de haut niveau. Son parcours n’est pas celui d’un manager parachuté dans les télécoms, mais celui d’un ingénieur devenu stratège, capable de comprendre à la fois la mécanique d’un réseau, la discipline opérationnelle d’un opérateur et les attentes d’un marché africain en mutation.
Chez MTN, Rufai appartient à la génération des bâtisseurs internes. Entré chez MTN Nigeria en 2002, il a grandi dans l’un des marchés les plus complexes, les plus vastes et les plus compétitifs d’Afrique. Le Nigeria n’est pas seulement un géant démographique : c’est un laboratoire permanent de montée en capacité, de pression réglementaire, d’innovation commerciale et de résilience opérationnelle. Pour un profil technique, y faire carrière revient à apprendre très tôt que la télécommunication n’est jamais une simple affaire d’antennes ou de fréquences. C’est une question de couverture, de qualité de service, d’investissement, de modèle économique et de confiance client.
Cette expérience nigériane sera déterminante. Elle donne à Mohammed Rufai une compréhension profonde des contraintes propres aux marchés africains : densité urbaine, zones rurales difficiles à couvrir, coûts d’infrastructures élevés, pouvoir d’achat hétérogène, pression sur les prix, mais aussi explosion des usages data, montée du mobile money et accélération des services numériques. Avant de prendre les rênes de MTN Congo, il a notamment exercé comme Chief Technical Officer de MTN Ghana, puis occupé des responsabilités technologiques régionales couvrant l’Afrique du Sud-Est et le Ghana. Ces fonctions lui ont permis de passer de la gestion d’un marché à la supervision de plusieurs environnements opérationnels, avec une constante : améliorer la performance du réseau tout en accompagnant l’évolution des usages.
Au Congo-Brazzaville, le défi change d’échelle, mais pas de nature. Le pays dispose d’un marché mobile structuré autour de deux grands opérateurs, MTN Congo et Airtel Congo, avec une base d’abonnements significative et une demande croissante pour l’internet mobile, les services financiers numériques et les solutions de connectivité pour les entreprises. L’enjeu n’est donc plus seulement d’étendre la couverture. Il consiste à densifier la qualité, démocratiser l’accès, renforcer la fiabilité du réseau et faire des télécoms un levier plus visible de modernisation économique.
C’est là que le profil de Rufai prend tout son sens. Sa trajectoire repose sur une double compétence devenue centrale dans le secteur : la maîtrise technique et la lecture stratégique. Il sait que l’avenir des opérateurs africains ne se jouera plus uniquement sur la voix ou le volume d’abonnés. Il se jouera sur la data, la fintech, la connectivité des entreprises, l’expérience client, la cybersécurité, l’inclusion numérique et la capacité à accompagner les États dans la digitalisation des services essentiels.
Cette orientation s’inscrit dans la stratégie plus large de MTN Group, qui a repositionné ses priorités autour de trois plateformes majeures : la connectivité, la fintech et les infrastructures numériques. Pour MTN Congo, cette matrice ouvre une séquence décisive. Le marché congolais peut devenir un terrain de consolidation pour les services mobiles avancés, le paiement numérique, l’accès aux smartphones, la formation aux compétences digitales et la connectivité des territoires encore insuffisamment desservis.
Depuis son arrivée, Mohammed Rufai cherche précisément à inscrire MTN Congo dans cette logique d’impact. En septembre 2025, il a présenté aux institutions congolaises les projets de l’entreprise autour de la digitalisation, de l’inclusion financière, de la connectivité 4G et 3G à l’intérieur du pays, ainsi que des initiatives telles que MTN Skills Academy, le programme « Futa moke moke » pour faciliter l’accès progressif aux smartphones, ou encore les actions communautaires menées dans le cadre de « 21 Days of Y’ello Care ». Ces initiatives ne relèvent pas seulement de la responsabilité sociétale. Elles traduisent une conviction plus structurante : dans un pays où l’accès au numérique conditionne de plus en plus l’accès à l’éducation, aux services, au commerce et à l’emploi, un opérateur télécom devient un acteur d’infrastructure sociale.
La 5G, dont MTN Congo a communiqué le lancement dans le pays, ajoute une dimension supplémentaire à cette trajectoire. Au-delà de l’effet d’annonce, son intérêt se mesurera à sa capacité à soutenir des usages concrets : meilleure connectivité pour les entreprises, services publics plus performants, santé connectée, éducation à distance, solutions industrielles, innovation financière et développement de nouveaux services numériques. Pour un pays comme le Congo, la question n’est pas de suivre une mode technologique, mais de transformer progressivement les infrastructures numériques en avantage compétitif.
La méthode Rufai semble reposer sur trois piliers : exécution, expérience client et développement des compétences. Ce triptyque n’est pas anodin. L’exécution permet de passer des annonces aux résultats. L’expérience client rappelle que la qualité perçue du réseau reste le juge de paix dans un marché concurrentiel. Le développement des compétences inscrit l’entreprise dans une logique plus durable, où la technologie ne vaut que si elle est comprise, utilisée et appropriée par les populations, les jeunes, les entrepreneurs et les organisations.
À la tête de MTN Congo, Mohammed Rufai hérite donc d’une responsabilité qui dépasse la gestion d’un opérateur. Il doit maintenir une position de premier plan dans un marché exigeant, tout en préparant l’entreprise à la prochaine phase de croissance : celle des usages numériques plus intensifs, des services financiers mobiles plus sophistiqués, de la connectivité professionnelle et de l’inclusion digitale à grande échelle. C’est une mission de dirigeant, mais aussi une mission d’architecte économique.
Son parcours dit quelque chose de l’évolution du leadership africain dans les télécoms. Les patrons de demain ne seront plus seulement des commerciaux capables de conquérir des abonnés, ni seulement des ingénieurs capables de déployer des réseaux. Ils devront être les deux à la fois : techniciens dans la rigueur, stratèges dans la vision, gestionnaires dans la discipline et pédagogues dans leur relation avec les marchés.
Mohammed Rufai appartient à cette catégorie. À Brazzaville, il ne dirige pas seulement une entreprise télécom. Il pilote une plateforme dont les décisions peuvent influencer la manière dont des millions de Congolais communiquent, paient, apprennent, travaillent, entreprennent et accèdent aux opportunités de l’économie numérique. Dans un continent où la connectivité devient l’un des nouveaux marqueurs de souveraineté, son mandat à MTN Congo sera observé comme un test : celui de la capacité d’un opérateur panafricain à transformer la technologie en progrès concret.
Mérimé Wilson



