Dr Godelive de Cordier Okit’Otete, de la transformation de SUNU à la présidence du marché congolais de l’assurance

Son élection à la présidence de l’Association des sociétés d’assurances et de réassurances de la République démocratique du Congo marque moins un changement de trajectoire qu’un élargissement de son périmètre d’action. Après avoir accompagné la naissance de nouveaux marchés, conseillé de grandes organisations, participé à l’ouverture du secteur congolais et piloté la croissance de SUNU Assurances IARD RDC, Dr Godelive de Cordier Okit’Otete est désormais appelée à fédérer une industrie entière. Élue le 29 mai 2026 à l’issue des assemblées générales de l’ASAR-RDC, elle succède à Vincent Mwepu Makasa et prend la tête d’un secteur qui a fortement progressé depuis sa libéralisation, mais dont l’ancrage dans l’économie réelle et les habitudes des ménages reste encore à construire. Son accession à la présidence de l’organisation professionnelle consacre ainsi une trajectoire bâtie à l’intersection du droit, du risque, de la transformation organisationnelle et de la gouvernance.
Le droit comme porte d’entrée, la transformation comme métier
Le parcours de Godelive de Cordier Okit’Otete commence par une solide culture juridique. Titulaire d’un DUT en carrières juridiques, option juriste d’entreprise, obtenu à l’Université Sorbonne Paris Nord, elle complète cette première formation par un master en assurance et gestion des risques à l’École nationale d’assurances, puis par un MBA en management et droit des affaires à Paris School of Business. Cette combinaison lui donne très tôt une grille de lecture particulière : dans l’assurance, la règle n’est pas seulement une contrainte. Elle constitue l’architecture même de la confiance, de la solvabilité et de la protection des clients.
Sa carrière débute en France en 2006, au sein d’Atos Consulting. Elle y intervient sur des projets où se rencontrent systèmes d’information, organisation, budget et conduite du changement. Lors de la fusion entre MMA et Azur, elle participe à la coordination des travaux, à la convergence des gammes de produits et à la préparation de la reconversion des salariés. Sur le programme New Convergence de France Télécom-Orange, elle travaille au pilotage d’un portefeuille de projets et à l’accompagnement des utilisateurs.
Chez Altran, qu’elle rejoint ensuite, elle approfondit cette spécialisation dans la banque et l’assurance. Ses missions auprès d’AXA France, de BNP Paribas Personal Finance et de Franfinance la placent au cœur de transformations sensibles : harmonisation des contrats de crédit, évolution des systèmes bancaires, application de la loi Lagarde et mise en conformité des offres de crédit à la consommation. Elle apprend à traduire une évolution réglementaire en procédures, en outils et en décisions opérationnelles. Cette capacité à transformer la norme en dispositif de gestion deviendra l’un des fils conducteurs de sa carrière.
L’expérience prend une dimension institutionnelle en Guinée équatoriale, où elle intervient comme consultante senior sur un projet de restructuration de la Direction nationale des assurances. Rattachée au ministère chargé de l’Économie, du Commerce et de la Promotion des entreprises, elle participe au pilotage du chantier, aux échanges avec les instances de la Conférence interafricaine des marchés d’assurances et à la montée en compétence des équipes publiques. Elle découvre alors l’autre versant de l’industrie : celui de la construction d’un marché, de la capacité réglementaire de l’État et du dialogue parfois complexe entre autorités et opérateurs.
Le retour à Kinshasa au moment où le marché se prépare à s’ouvrir
En 2014, Godelive de Cordier Okit’Otete rejoint EY à Kinshasa comme manager au sein des services de conseil. Responsable du secteur des assurances, elle conduit des missions auprès d’acteurs financiers, industriels et institutionnels, parmi lesquels Bank of Africa, la Gécamines, le Fonds de promotion de l’industrie, SUNU Assurances et l’Autorité de l’aviation civile.
Ce retour intervient à un moment charnière. La RDC prépare la fin du monopole public et l’ouverture de son marché de l’assurance à la concurrence. Pour une professionnelle formée aux mécanismes européens, mais déjà confrontée aux réalités réglementaires africaines, le pays offre un terrain où presque tout reste à structurer : produits, gouvernance, contrôle, distribution, relations avec les assurés et culture du risque.
En 2018, elle quitte le conseil pour rejoindre Activa Assurances RDC en qualité de directrice centrale chargée des indemnisations, des affaires juridiques et des relations institutionnelles. Ce passage la rapproche du cœur économique de l’assurance. Elle ne conseille plus seulement les organisations : elle doit gérer les engagements pris envers les assurés, sécuriser les contrats, encadrer les indemnisations et entretenir le dialogue avec les institutions.
Lorsqu’elle rejoint SUNU Assurances IARD RDC en mars 2020 comme directrice générale adjointe, la filiale vient d’obtenir son agrément dans la branche non-vie. Le défi ne consiste donc pas à administrer une position historique, mais à installer un nouvel opérateur dans un marché récemment libéralisé. Elle participe à la structuration de la filiale, à sa gouvernance et à son développement commercial avant d’être promue administratrice-directrice générale en avril 2023. Cette promotion transforme une spécialiste de la réglementation et de la conduite du changement en dirigeante pleinement comptable de la croissance, de la rentabilité et de la solvabilité d’un assureur.
Chez SUNU, la croissance accompagnée d’un redressement des ratios
Les résultats disponibles permettent de mesurer cette montée en puissance. Selon le rapport 2024 de l’Autorité de régulation et de contrôle des assurances, les primes émises par SUNU Assurances IARD RDC sont passées de 4,03 millions de dollars en 2022 à 10,61 millions en 2024, soit une progression de plus de 163 %. Sur le seul exercice 2024, la hausse atteint 53,67 %, tandis que la part de marché de la compagnie dans le non-vie progresse de 1,46 % à 3,09 % entre 2022 et 2024.
Cette croissance s’est accompagnée d’une amélioration de l’efficacité opérationnelle. Le poids des frais généraux dans les primes émises est passé de 76,77 % en 2022 à 39,47 % en 2024. Sur la même période, le ratio combiné a reculé d’environ un tiers, traduisant un meilleur équilibre entre sinistres, coûts d’acquisition, frais de fonctionnement et revenus de souscription. L’ARCA situait par ailleurs le taux de couverture de la marge de solvabilité de SUNU à 420 % en 2024, contre 267 % pour l’ensemble agrégé des assureurs non-vie. Ces données officielles donnent une consistance financière au discours de transformation porté par la dirigeante.
L’enjeu demeure toutefois de convertir cette progression en position durable. SUNU évolue sur un marché où les grands risques d’entreprises restent déterminants, mais où la prochaine frontière se trouve dans l’assurance des particuliers, des PME et des populations encore éloignées des circuits financiers formels. Godelive de Cordier Okit’Otete défend ainsi une stratégie reposant sur l’expérience client, la bancassurance, la digitalisation et le développement de produits plus accessibles. Elle indiquait en 2024 que les particuliers ne représentaient encore que 16 % du portefeuille de la filiale, contre 75 % pour les entreprises, révélant l’ampleur du potentiel à conquérir. Dans le même entretien, elle soulignait également le poids persistant des primes souscrites à l’étranger et la nécessité de mieux retenir localement les flux assurantiels.
Son influence dépasse aujourd’hui SUNU. Première vice-présidente de la Commission nationale des assurances de la Fédération des entreprises du Congo, elle siège également comme administratrice indépendante d’Ecobank RDC, où elle préside le comité des risques. Cette responsabilité bancaire confirme l’élargissement de son expertise vers la gouvernance financière et la surveillance prudentielle. Ecobank RDC la présente officiellement comme présidente du comité des risques et membre du comité des nominations et de la gouvernance. En novembre 2024, son parcours a par ailleurs été distingué par un doctorat honoris causa consacré à la résilience, à l’innovation et à l’impact durable.
À l’ASAR-RDC, passer de la performance individuelle à l’action collective
Son accession à la présidence de l’ASAR-RDC intervient après près de cinq années de préparation institutionnelle. Élue première vice-présidente en septembre 2021, elle a également présidé la commission juridique, conformité, fiscalité, concurrence et déontologie. Reconduite en janvier 2024, elle a progressivement acquis une connaissance des arbitrages internes d’une profession où les acteurs n’ont ni la même histoire, ni la même taille, ni les mêmes priorités.
Le marché qu’elle doit désormais contribuer à organiser a changé d’échelle. En 2024, les primes émises en RDC ont atteint 377,9 millions de dollars, contre 66,75 millions en 2018. Mais le taux de pénétration ne représentait encore que 0,53 % du produit intérieur brut, pour une dépense moyenne d’assurance limitée à 3,46 dollars par habitant. Autrement dit, la croissance est réelle, mais l’assurance demeure périphérique dans la vie économique de la majorité des Congolais.
Le mandat de Godelive de Cordier Okit’Otete devra donc être jugé sur sa capacité à rapprocher deux réalités : celle d’un secteur techniquement plus solide et celle d’une population encore faiblement assurée. L’accélération numérique, la bancassurance, la lutte contre l’évasion des primes, la qualité des indemnisations, la pédagogie auprès du public et le développement de produits inclusifs constituent autant de chantiers où l’ASAR devra parler d’une voix suffisamment cohérente pour peser dans le dialogue avec le régulateur et les pouvoirs publics.
Toute sa carrière l’a préparée à travailler dans cet espace difficile où se rencontrent la règle, la stratégie et l’exécution. Elle a accompagné des fusions, appliqué des réformes, conseillé des institutions, participé à l’installation de nouveaux assureurs et piloté la croissance d’une filiale. À la tête de l’ASAR-RDC, l’équation change néanmoins d’échelle : il ne s’agit plus seulement de transformer une entreprise, mais d’aider une profession à gagner la confiance d’un pays. C’est à cette capacité de transformer une dynamique commerciale en véritable culture de protection que se mesurera désormais son influence.
Mérimé Wilson



