À 86 ans, George Arthur Forrest n’est plus seulement l’un des grands industriels de l’histoire contemporaine de la République démocratique du Congo. Il est devenu un cas d’école. Celui d’un entrepreneur dont la famille est présente dans le pays depuis plus d’un siècle, qui a travaillé avec presque tous les régimes, investi lorsque d’autres quittaient le territoire, construit des infrastructures, exploité du cobalt, détenu une grande banque, puis déplacé progressivement son capital vers l’énergie et l’agriculture. Mais derrière cette extraordinaire continuité se trouve aussi une autre histoire : celle des frontières parfois difficiles à distinguer entre puissance privée, actifs publics et réseaux de pouvoir dans un État fragilisé. Les Nations unies, le Sénat belge, l’OCDE et plusieurs ONG se sont penchés sur ses affaires. Certaines accusations ont été nuancées ou classées ; d’autres interrogations n’ont jamais totalement disparu. Enquête sur George Arthur Forrest, l’un des personnages les plus complexes du capitalisme congolais.
À Lubumbashi, il est difficile de raconter l’histoire économique du dernier demi-siècle sans croiser son nom.
George Arthur Forrest est né en 1940 dans l’actuelle capitale du Haut-Katanga. Son père, Malta Victor Forrest, arrivé de Nouvelle-Zélande, avait fondé en 1922 à Kolwezi l’Entreprise Générale Malta Forrest, d’abord active dans le transport avant de travailler pour l’industrie minière puis de se développer dans le génie civil. Lorsque le père disparaît en 1974, George et son frère Victor reprennent les commandes. Après la mort de Victor en 1986, George Forrest dirige seul l’entreprise familiale et accélère sa diversification.
Voilà pour la chronologie.
Elle dit peu, toutefois, de ce qui constitue probablement le véritable actif stratégique de la famille Forrest : sa capacité à rester.
Le Congo change de nom, de régime, de doctrine économique et parfois de système politique. La zaïrianisation bouleverse la propriété privée. Les années Mobutu épuisent progressivement les finances de l’État. Deux guerres ravagent ensuite le pays. Laurent-Désiré Kabila remplace Mobutu, Joseph Kabila succède à son père, puis Félix Tshisekedi arrive au pouvoir.
Forrest, lui, demeure.
Cette permanence va progressivement transformer un entrepreneur familial en interlocuteur régulier de l’État congolais.
Et c’est précisément là que commence la partie la plus intéressante de son histoire.
Rester quand les autres partent
L’une des forces de George Forrest est d’avoir compris très tôt quelque chose que beaucoup d’investisseurs étrangers apprennent à leurs dépens : au Congo, la connaissance du terrain peut parfois être aussi déterminante que le capital.
À mesure que les grands opérateurs internationaux hésitent devant le risque politique, les infrastructures dégradées ou la guerre, Forrest accumule ce que les économistes appelleraient un capital institutionnel : connaissance des administrations, maîtrise du tissu économique katangais, relations locales, capacités logistiques et expérience de l’exécution dans un environnement extrêmement complexe.
Une commission du Sénat belge consacrée à l’exploitation des ressources congolaises le constatera elle-même au début des années 2000 : le groupe Forrest disposait d’un avantage comparatif lié à son réseau local et à sa longue présence dans le pays. La commission soulignait également qu’elle ne disposait pas d’éléments permettant d’établir que cette position avait été utilisée pour évincer d’autres investisseurs.
C’est une distinction essentielle.
Le succès de Forrest au Congo ne peut donc pas être réduit à une formule commode sur la proximité avec le pouvoir. Il repose aussi sur une compétence économique très concrète : savoir faire fonctionner des entreprises lorsque l’environnement autour d’elles fonctionne mal.
Routes, génie civil, ciment, métallurgie, mines, énergie, élevage, banque : le groupe construit progressivement une architecture diversifiée.
Dans les années 1990, cependant, un secteur va propulser Forrest dans une autre dimension.
La mine.
Le cobalt et la Gécamines : le cœur du système Forrest
Lorsque la Gécamines traverse une situation financière catastrophique, la libéralisation progressive de l’exploitation minière congolaise ouvre un nouvel espace aux investisseurs privés.
Forrest fait partie des industriels qui vont exploiter cette ouverture.
Des partenariats associant son groupe, la Gécamines et des investisseurs étrangers sont mis en place. L’un des plus emblématiques concerne le traitement du gigantesque terril de Lubumbashi, riche en résidus contenant notamment cobalt et cuivre. Le projet associe initialement Gécamines, le groupe américain OM Group et le Groupe George Forrest.
Sur le plan industriel, l’opération est considérable.
Mais la relation entre George Forrest et l’entreprise minière publique prend une dimension beaucoup plus sensible lorsqu’en octobre 1999, il devient président du conseil d’administration de la Gécamines, fonction qu’il exercera jusqu’en août 2001.
Or ses propres sociétés travaillent déjà avec cette même Gécamines.
C’est ici que se situe le principal point de controverse du parcours Forrest.
Un industriel privé à la tête du géant minier public
En octobre 2002, un groupe d’experts des Nations unies publie un rapport particulièrement sévère sur l’exploitation des ressources naturelles de la RDC pendant la guerre.
George Forrest et certaines sociétés de son groupe y apparaissent.
Les experts critiquent notamment les modalités de certains partenariats autour du terril de Lubumbashi et estiment que la part revenant à la Gécamines était insuffisante au regard de la valeur des ressources concernées. Ils mettent également en cause la position occupée par Forrest à la tête de l’entreprise publique alors que son groupe entretenait avec elle des relations commerciales.
Le rapport provoque une onde de choc.
Mais l’histoire devient plus nuancée lorsqu’on examine ce qui se passe ensuite.
Le Sénat belge mène sa propre investigation.
Sa conclusion est beaucoup plus prudente.
La commission considère que la présidence de George Forrest à la tête de la Gécamines « n’était pas indiquée », car cette situation créait une présomption de confusion d’intérêts. Elle relève notamment qu’un protocole impliquant la Gécamines et le groupe Forrest a été conclu pendant cette période.
Mais la même enquête établit deux éléments importants.
D’abord, elle indique ne pas disposer d’indices reliant les activités du groupe Forrest au financement de la guerre congolaise. Ensuite, la commission précise qu’avec les moyens dont elle disposait, elle n’avait pas constaté de faits contraires à la loi imputables aux personnes entendues.
Autrement dit : le problème de gouvernance est identifié, mais l’équation judiciaire n’est pas la même que l’accusation politique ou morale.
Cette distinction est fondamentale pour comprendre le dossier Forrest.
Ce que les enquêtes ont réellement conclu
L’histoire de George Forrest est régulièrement racontée à travers les accusations dont il a fait l’objet. Elle l’est moins souvent à travers leurs conclusions.
Or elles sont instructives.
Dans son rapport de suivi de 2003, le groupe d’experts des Nations unies place les sociétés Forrest concernées et George Forrest lui-même dans la catégorie des dossiers considérés comme résolus sous réserve du suivi par les Points de contact nationaux de l’OCDE.
Une procédure sera effectivement examinée en Belgique.
Le Point de contact national belge de l’OCDE conclura que le groupe Forrest avait, globalement, respecté au mieux les principes directeurs de l’OCDE dans ses investissements directs et ses coentreprises. Mais il lui recommandera également d’améliorer la publication régulière d’informations sur ses activités, sa structure, ses performances, l’emploi et l’environnement.
Cette conclusion résume presque à elle seule l’ambivalence du personnage.
George Forrest n’est ni le portrait simplifié du prédateur minier qu’ont parfois dessiné ses détracteurs, ni celui d’un industriel dont le parcours serait exempt de toute question.
Son histoire se situe dans une zone beaucoup plus complexe : celle où l’investisseur privé devient suffisamment puissant pour exercer des fonctions qu’un État affaibli n’arrive plus toujours à assumer.
Et cette situation crée mécaniquement des risques de conflits d’intérêts.
Kawama : quand la puissance industrielle rencontre la question sociale
Une autre affaire viendra plusieurs années plus tard replacer le groupe sous surveillance.
Le 24 novembre 2009, plusieurs centaines d’habitations sont détruites à Kawama et Lukuni-Gare, près de la mine de Luiswishi exploitée alors par la Compagnie minière du Sud Katanga, liée à EGMF.
Des ONG saisissent le Point de contact national belge de l’OCDE.
L’institution constate que des habitations, un dispensaire et une école ont été détruits lors d’une opération de police visant des exploitants miniers clandestins et que des personnes ont été blessées. Elle relève également l’absence d’aboutissement des procédures judiciaires congolaises. Mais elle précise explicitement qu’elle ne se prononce pas sur la responsabilité du Groupe Forrest dans les événements.
La médiation échoue.
À la demande du Point de contact, la Fondation Rachel Forrest propose néanmoins des mesures sociales : réhabilitation d’un accès à l’eau potable, maintien de la maternité et construction d’un dispensaire.
En 2015, le PCN belge constate leur réalisation, relève que Forrest n’est plus impliqué dans l’exploitation de Luiswishi et clôt le dossier.
L’épisode reste intéressant pour une autre raison : il montre comment, au Congo, une entreprise peut se retrouver simultanément employeur, investisseur, opérateur d’infrastructures et fournisseur de services sociaux.
Ce qui donne au capital privé une puissance considérable.
BCDC : Forrest devient banquier
La mine n’est pourtant qu’une dimension de l’empire.
George Forrest devient également l’actionnaire dominant d’une institution particulièrement symbolique : la Banque Commerciale du Congo, la BCDC, héritière d’une histoire bancaire remontant à 1909.
L’opération est stratégique.
Elle place la famille Forrest au cœur du système financier congolais.
Mais cette fois encore, politique, finance et affaires vont se croiser.
L’enquête internationale Congo Hold-Up, fondée sur une fuite massive de documents bancaires et coordonnée par le réseau European Investigative Collaborations, révèle qu’en décembre 2014, une société appelée Kwanza Capital a transféré 2 millions de dollars sur un compte personnel de George Forrest dans le cadre de discussions visant l’acquisition d’une participation dans la BCDC.
Le Groupe Forrest a confirmé le versement.
Sa version : il s’agissait d’une garantie versée dans le cadre des négociations, pratique présentée comme courante dans ce type de transaction. Le groupe expliquera également avoir abandonné l’opération parce que ses exigences de conformité et de traçabilité des fonds n’étaient pas satisfaites. Interrogé par les journalistes sur le remboursement éventuel des deux millions après l’échec de la transaction, le groupe avait invoqué une clause de confidentialité.
Aucune conclusion de culpabilité ne peut donc être tirée de cette seule transaction.
Mais l’épisode illustre de nouveau ce qui accompagne Forrest depuis plusieurs décennies : sa proximité avec les centres où se rencontrent argent, entreprises publiques et pouvoir politique.
Une sortie bancaire à 95 millions de dollars
La fin de l’histoire BCDC est en revanche parfaitement documentée.
En août 2020, Equity Group Holdings rachète 66,53 % du capital de la BCDC détenu par George Forrest et sa famille pour 95 millions de dollars.
La banque sera ensuite fusionnée avec Equity Bank Congo pour constituer EquityBCDC.
L’opération est révélatrice du style Forrest.
Acheter ou développer des actifs lorsque leur environnement est difficile, les consolider, puis les céder lorsqu’un acteur disposant d’une puissance financière régionale peut leur donner une nouvelle échelle.
La même logique avait été observée dans le ciment.
Elle apparaît aussi dans la mine.
2018 : Forrest tourne la page minière
Le Groupe Forrest affirme avoir définitivement quitté l’exploitation minière en 2018 après un accord avec la Gécamines concernant le terril de Lubumbashi.
L’usine est transférée à la société publique et une transaction met fin au différend entre les partenaires. Depuis cette opération, GFI indique ne plus exercer d’activité minière.
Le symbole est puissant.
L’homme qui avait bâti une partie considérable de son influence économique autour du cuivre et du cobalt s’éloigne du secteur au moment même où ces minerais deviennent essentiels à la transition énergétique mondiale.
Il choisit désormais un autre terrain.
La terre.
Du « scandale géologique » au pari agricole
C’est peut-être la dernière grande mutation de George Forrest.
L’homme du cobalt veut devenir l’un des hommes de l’agriculture congolaise.
À travers GRELKA et GoCongo, la famille développe une stratégie intégrée combinant agriculture, élevage et transformation alimentaire.
GRELKA revendique environ 35 000 bovins sur 450 000 hectares répartis entre les ranchs de Biano et Katongola. Le rapprochement avec GoCongo puis l’acquisition de Pastorale du Haut-Lomami ont porté, selon le groupe, son ensemble d’élevage à environ 60 000 bovins.
Mais Forrest voit plus loin que l’élevage.
Blé, maïs, soja, transformation alimentaire, minoterie, biscuiterie : l’objectif est de constituer des chaînes de valeur capables de remplacer une partie des importations alimentaires congolaises.
Le 14 mai 2025 à Kinshasa, George Forrest présente son livre L’Afrique peut nourrir le monde, consacré à cette conviction. L’ouvrage est officiellement lancé en présence du président Félix Tshisekedi.
Ce repositionnement n’est pas anodin.
Pendant des décennies, Forrest a construit sa puissance sur ce que le Congo exportait.
Désormais, il investit davantage dans ce que le pays importe.
Économiquement, le changement de paradigme est majeur.
L’énergie, prochain terrain de puissance
L’autre axe stratégique est l’électricité.
Le Groupe Forrest intervient déjà à travers Congo Energy et NSM Hydro dans des infrastructures de production, de transport et de distribution électrique.
Plus récemment, le groupe a annoncé son implication, via Congo Energy, dans Kinsuka Power, projet hydroélectrique privé de 900 MW prévu sur le fleuve Congo à proximité de Kinshasa, développé avec Great Lake Energy. Le projet en est encore au stade du développement et ne doit donc pas être présenté comme une capacité déjà installée.
Le passage du cobalt à l’agriculture et à l’électricité traduit une évolution fondamentale.
Forrest semble désormais concentrer ses capitaux sur deux déficits structurels de la RDC : nourrir la population et fournir l’énergie nécessaire à son industrialisation.
La succession Forrest est déjà engagée
L’autre réussite, moins spectaculaire mais peut-être déterminante, est la transmission.
George Forrest demeure président du Groupe Forrest International, mais il n’en assure plus la conduite opérationnelle quotidienne.
Son fils Malta David Forrest est CEO depuis 2011. George Andrew Forrest occupe les fonctions financières du groupe, tandis que Michael Igor Forrest supervise notamment les activités industrielles. Rowena Forrest intervient, elle, dans les activités liées à la cristallerie belge Val Saint-Lambert, acquise à titre privé par la famille.
Le groupe affirme employer directement ou indirectement près de 6 000 personnes et rester actif dans le génie civil, la construction, les routes, l’électricité, l’industrie, l’agroalimentaire et la santé.
La véritable question n’est donc plus seulement de savoir ce que deviendra George Forrest.
Elle consiste à savoir si la famille Forrest peut transformer une entreprise longtemps structurée autour de la personnalité de son patriarche en institution entrepreneuriale capable de traverser un deuxième siècle.
George Forrest, ou le paradoxe du capitalisme congolais
Il serait facile de terminer ce portrait en choisissant un camp.
Présenter George Arthur Forrest comme le grand bâtisseur du Congo.
Ou comme le représentant d’un capitalisme ayant prospéré dans les fragilités de l’État.
La réalité est plus intéressante parce qu’elle contient les deux dimensions.
Forrest a incontestablement créé des entreprises, investi, construit, employé, pris des risques et maintenu des capitaux dans un pays que beaucoup d’investisseurs abandonnaient.
Mais sa trajectoire montre également ce qui se produit lorsqu’une entreprise privée devient suffisamment ancienne, riche et indispensable pour se retrouver au contact permanent du pouvoir public.
C’est là que les frontières deviennent sensibles.
Président de la Gécamines tout en étant partenaire de la Gécamines. Entrepreneur en infrastructures lorsque l’État n’a plus les moyens de les financer. Banquier dans une économie où pouvoir politique et circulation du capital se croisent régulièrement. Industriel, mécène, agriculteur, énergéticien et fournisseur de services sociaux.
George Arthur Forrest n’a pas seulement construit un groupe.
Il a occupé pendant plusieurs décennies un espace laissé vacant entre l’entreprise et l’État.
C’est probablement la clé de sa puissance.
Et la source de presque toutes les controverses qui l’ont accompagné.
En septembre 2026, il reste officiellement président de Groupe Forrest International, tandis que la conduite opérationnelle est désormais entre les mains de la génération suivante. Plus d’un siècle après l’achat du premier camion de Malta Forrest à Kolwezi, le nom demeure dans le paysage économique congolais.
La fortune exacte de George Forrest reste difficile à établir publiquement et les comptes consolidés de l’ensemble familial ne permettent pas d’en donner une estimation fiable.
Ce qui est mesurable, en revanche, est beaucoup plus rare.
Peu de familles entrepreneuriales africaines auront réussi à traverser un siècle, une indépendance, une nationalisation, plusieurs guerres, des changements de régime, l’effondrement puis la renaissance d’une industrie minière, l’arrivée des multinationales occidentales puis chinoises, et enfin le passage du fondateur de la deuxième génération à ses enfants.
C’est en cela que George Arthur Forrest mérite d’être étudié.
Pas comme un mythe.
Pas comme un saint.
Pas davantage comme une caricature.
Mais comme l’un des témoins les plus puissants, les plus controversés et les plus instructifs de la manière dont le capital s’est construit, protégé, transformé et transmis dans la République démocratique du Congo contemporaine.
Mérimé Wilson





