Théophane Mokoko, du conseil financier à la bataille des projets bancables en Afrique centrale

À première vue, le parcours de Théophane Mokoko pourrait se lire comme celui d’un financier congolais formé entre Brazzaville, Dubaï, Boston, New York et Londres, passé par la banque, le capital-investissement, l’analyse des risques et le conseil aux entreprises. Mais son véritable sujet se situe désormais ailleurs : dans sa capacité à convertir cette accumulation d’expériences en financements concrets pour l’Afrique centrale. Depuis la création d’Infinite Capital en 2020, il cherche à occuper l’un des espaces les plus difficiles de la finance africaine, celui qui sépare les besoins massifs d’investissement des projets réellement capables d’attirer le capital.
Cette ambition a pris une dimension nouvelle le 30 mars 2026 à Kinshasa. Infinite Capital et l’Agence nationale de l’électrification et des services énergétiques en milieux rural et périurbain, l’ANSER, ont signé un protocole d’accord destiné à structurer et à mobiliser des financements en faveur de projets d’électrification en République démocratique du Congo. Dans ce dispositif, la société fondée par Théophane Mokoko doit intervenir auprès des investisseurs institutionnels, des fonds, des banques de développement et des partenaires techniques et financiers. Elle doit également apporter son expertise en ingénierie financière et contribuer au suivi du processus de mobilisation des ressources.
Théophane Mokoko estime que ce partenariat pourrait permettre de mobiliser environ 100 millions de dollars. La nuance est essentielle : cette somme ne constitue ni un financement déjà obtenu ni un engagement inscrit dans le protocole. Elle représente un objectif de mobilisation reposant notamment sur la constitution de lignes de financement, des décaissements progressifs et un remboursement adossé aux revenus générés par les infrastructures. Le protocole, conclu pour six mois, place ainsi Infinite Capital face à une obligation de démonstration : transformer un portefeuille de projets énergétiques en actifs suffisamment structurés pour convaincre les apporteurs de capitaux.
C’est précisément à cet endroit que le parcours de Mokoko gagne en cohérence. Avant de parler aux investisseurs, il a appris à regarder une entreprise depuis plusieurs postes d’observation. Ses premières expériences se déroulent au Congo, dans des environnements directement liés à la gestion opérationnelle. Au sein d’Arthezi, une société civile immobilière, il accompagne la direction dans le suivi de projets de construction, la définition d’orientations d’investissement et la coordination d’équipes. Dans une entreprise familiale de distribution d’articles de cuisine, il se familiarise parallèlement avec la gestion des stocks, la comptabilité, les ventes et les ressources humaines.
Ces expériences ne relèvent pas encore de la haute finance. Elles lui donnent toutefois accès à une réalité que les modèles financiers saisissent imparfaitement : une entreprise est d’abord une mécanique d’exécution. Elle doit vendre, contrôler ses coûts, organiser ses équipes et préserver sa trésorerie. Cette proximité initiale avec les opérations constituera un socle utile lorsqu’il abordera plus tard l’analyse financière et l’investissement.
En 2013, un passage à la Banque commerciale internationale, filiale du groupe BPCE au Congo, lui permet d’observer le fonctionnement d’un établissement bancaire, de la relation avec la clientèle à l’étude des dossiers de crédit. Il découvre surtout le processus par lequel une opportunité commerciale devient, ou non, un engagement financier. Cette première confrontation aux comités d’investissement pose déjà la question qui traversera la suite de son parcours : qu’est-ce qui rend un projet finançable ?
Sa formation accompagne cette montée en technicité. Après des études en économie, avec une orientation vers les ressources naturelles et l’environnement à l’Université Marien-Ngouabi, ainsi qu’en management et commerce international à l’Université Libre du Congo, il poursuit un cursus international. Il fréquente notamment l’American University in Dubai, les établissements EF de Los Angeles et de New York, puis suit des enseignements en finance, économie et comptabilité managériale à la Questrom School of Business de Boston University. Il obtient ensuite un master en commerce international et finance à Hult International Business School, avant une spécialisation en management et développement international à la Weller International Business School.
Cette mobilité n’est pas seulement académique. Elle installe Mokoko à l’intersection de plusieurs cultures du capital. New York lui donne accès à l’univers du private equity. En 2017, chez Brookstone Partners, il participe comme analyste junior à l’étude d’entreprises de taille intermédiaire et à l’examen de leurs stratégies. L’expérience lui permet de comprendre la logique d’un investisseur qui ne finance pas uniquement une activité, mais une trajectoire de création de valeur, avec des exigences précises en matière de rendement, de gouvernance et de sortie.
En 2018, son passage à la Banque sino-congolaise pour l’Afrique, la BSCA Bank, le replace de l’autre côté de l’équation. Comme analyste des risques, il travaille sur l’évaluation des portefeuilles, la préparation des comités et la formulation de recommandations. Entre le private equity new-yorkais et le risque bancaire à Brazzaville se dessine une compétence centrale : comprendre simultanément l’appétit de l’investisseur et les contraintes de celui qui doit protéger le capital engagé.
Son expérience parisienne chez CF Consulting, entre 2019 et 2020, ajoute une dimension plus entrepreneuriale. En mission auprès de jeunes entreprises, il intervient sur leur réorganisation, leur développement commercial et l’introduction de nouvelles stratégies. Le financier se rapproche alors du conseil d’exécution. Il ne s’agit plus seulement d’analyser une structure, mais de l’aider à se rendre plus lisible, plus robuste et mieux préparée à changer d’échelle.
La création d’Infinite Capital à Brazzaville, en février 2020, constitue donc moins une rupture qu’une synthèse. Théophane Mokoko réunit sous une même structure l’investissement, le conseil, l’intelligence économique et l’accompagnement stratégique. Son positionnement part d’un diagnostic implicite : l’Afrique centrale ne manque pas seulement de capitaux. Elle manque aussi d’intermédiaires capables de comprendre les projets locaux, de les structurer selon les exigences des financeurs internationaux et d’organiser la circulation de l’information entre pouvoirs publics, entrepreneurs et investisseurs.
Cette lecture se retrouve dans ses prises de position publiques. Dès 2020, il s’interrogeait sur la pertinence des méthodes traditionnelles de calcul du produit intérieur brut pour certaines économies africaines. En 2021, il analysait les effets possibles de l’inflation sur le secteur immobilier congolais. Ces contributions révèlent un intérêt pour la manière dont les indicateurs macroéconomiques se transmettent à l’économie réelle, aux actifs et aux décisions d’investissement.
En 2022, son rattachement à Averi Capital élargit son rayon d’action. Annoncé initialement comme Senior Advisor, il est aujourd’hui présenté par Averi Finance comme conseiller senior pour la République du Congo. Cette plateforme spécialisée dans l’investissement, le financement et le conseil sur les marchés émergents revendique une présence dans plusieurs pays et une expertise couvrant notamment la dette souveraine, le financement de projets, le commerce et la structuration du capital. Pour Mokoko, cette fonction ouvre un corridor entre les besoins de l’Afrique centrale et les réseaux financiers internationaux, notamment ceux de Dubaï.
Le partenariat avec l’ANSER constitue cependant un test d’une autre nature. L’électrification rurale cumule les difficultés que les investisseurs redoutent : coûts initiaux élevés, rentabilité différée, faibles revenus d’une partie des bénéficiaires, risques réglementaires, contraintes de change et incertitudes sur la capacité de paiement des utilisateurs. La qualité technique d’une centrale solaire, d’un mini-réseau ou d’un projet hydroélectrique ne suffit donc pas. Il faut définir qui investit, qui garantit, qui exploite, qui paie et comment les revenus futurs couvriront durablement les charges et le remboursement du capital.
L’enjeu est d’autant plus important que l’ANSER dispose d’un portefeuille étendu. En novembre 2025, l’agence indiquait avoir engagé 65 projets répartis dans 53 territoires dans le cadre de son Programme d’investissements prioritaires. En juillet 2026, elle a également franchi une nouvelle étape dans le projet hydroélectrique de Mbombo, au Kasaï-Central, avec la création de Hydro Mbombo SAS aux côtés du Fonds de promotion de l’industrie. La centrale projetée doit développer une capacité de 20 mégawatts, mais son évolution rappelle également qu’entre l’annonce, les études, le financement et la construction, le chemin demeure long.
C’est dans cet espace, entre l’ambition institutionnelle et la discipline financière, que se joue désormais la crédibilité de Théophane Mokoko. Son parcours lui a permis d’apprendre le langage de l’entrepreneur, du banquier, de l’analyste du risque, du fonds d’investissement et du conseiller stratégique. La prochaine étape consiste à faire dialoguer ces mondes autour de projets exécutables.
À travers Infinite Capital, il défend finalement une certaine africanisation de l’intermédiation financière : ne plus laisser aux seuls cabinets internationaux la responsabilité de traduire les besoins africains en opérations accessibles au capital mondial. Cette ambition ne sera toutefois jugée ni au nombre de protocoles signés ni au volume des intentions annoncées. Elle le sera sur la capacité à clôturer des financements, à sécuriser les risques, à faire démarrer les infrastructures et à produire une valeur mesurable pour les territoires concernés. Pour Théophane Mokoko, le passage du conseil à l’impact commence précisément là.
Mérimé Wilson


