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Sivi Malukisa, la dirigeante qui a transformé le « Made in Congo » en projet industriel

Sur une ligne de production à Kinshasa, l’arachide congolaise cesse d’être une simple matière première agricole. Elle est triée, transformée, conditionnée, marquée et remise sur le marché sous une identité locale. Ce passage, apparemment ordinaire, concentre pourtant une grande partie du défi économique de la République démocratique du Congo : produire davantage sur son territoire, structurer ses chaînes de valeur et faire émerger des entreprises nationales capables de franchir le seuil de l’industrie. C’est précisément sur cette ligne de fracture que se construit le parcours de Sivi Malukisa, présidente et fondatrice de MANITECH Congo SASU.

Son itinéraire n’a rien d’une trajectoire entrepreneuriale linéaire. Il relie trois univers rarement réunis dans un même parcours : la science, la gestion des ressources humaines et l’agro-industrie. Diplômée en biologie moléculaire de l’Université de Kinshasa, elle complète sa formation par une certification en gestion des ressources humaines à l’Université du Cap, en Afrique du Sud. Cette première bifurcation professionnelle la conduit vers les fonctions RH, jusqu’à exercer des responsabilités chez DHL pour la RDC et le Congo-Brazzaville, puis à rejoindre Vodacom RDC comme Human Resources Business Partner.

Cette expérience dans de grandes organisations lui apporte autre chose qu’une ligne supplémentaire sur un curriculum vitae. Elle y apprend la gestion de la performance, le développement des compétences, la discipline organisationnelle, les relations sociales et la conduite des équipes. Des outils décisifs lorsque l’on décide, plus tard, de bâtir une entreprise dans un environnement où l’entrepreneur doit souvent compenser lui-même l’insuffisance des infrastructures, la rareté des profils techniques et la faiblesse des mécanismes de financement.

L’idée de MANITECH est plus ancienne que sa structuration industrielle. Dès la fin de son adolescence, Sivi Malukisa dit s’être interrogée sur l’absence d’entreprises industrielles fondées par des scientifiques congolais et reposant sur une chaîne de valeur nationale. La question était simple, mais déjà économique : pourquoi un pays disposant d’une telle diversité agricole devait-il continuer à importer autant de produits transformés ?

L’aventure prend forme au début des années 2010. L’entreprise situe ses premiers pas en 2013, avec une production artisanale de confitures de fruits de saison, de sauces et de pâte d’arachide. À cette époque, sa fondatrice poursuit encore sa carrière salariée. Le modèle est fragile, les débouchés restent limités et la qualité du produit ne suffit pas à construire un circuit de distribution. En 2016, elle quitte définitivement l’univers des multinationales pour se consacrer à son projet.

Ce choix marque le véritable point de bascule de son parcours. Sivi Malukisa ne passe pas seulement du salariat à l’entrepreneuriat. Elle quitte une fonction de gestionnaire pour devenir propriétaire d’un risque industriel. Elle doit désormais financer les équipements, organiser les approvisionnements, convaincre les distributeurs, assurer la conformité des produits, former les équipes et construire la confiance autour d’une marque congolaise sur un marché largement habitué aux références importées.

MANITECH se développe autour de produits ancrés dans les habitudes de consommation : pâtes d’arachide, sauces pimentées, confitures et miel. Le choix est stratégiquement cohérent. Plutôt que de créer artificiellement une nouvelle demande, l’entreprise modernise des aliments déjà connus, améliore leur conditionnement et tente de leur donner une régularité industrielle. Le « Made in Congo » n’est donc pas seulement utilisé comme un argument identitaire. Il devient une proposition économique fondée sur des matières premières locales, une transformation réalisée sur place et une valeur ajoutée conservée dans le pays.

Mais l’histoire de MANITECH est également celle d’une série de ruptures. Après plusieurs années difficiles, la participation de sa fondatrice au Sommet mondial de l’entrepreneuriat en 2017, puis sa sélection au programme de la Fondation Tony Elumelu en 2018, contribuent à mieux structurer le projet. La société connaît néanmoins une période critique, ferme temporairement, puis renaît juridiquement en 2019 sous la forme de MANITECH Congo SASU. Cette année-là, Sivi Malukisa en prend la présidence.

La pandémie de Covid-19 ajoute ensuite ses propres désordres : ralentissement de l’activité, équipements retardés et projet industriel fragilisé. Cette séquence est importante, car elle empêche de raconter MANITECH comme une réussite instantanée. L’entreprise s’est construite par essais, arrêts, restructurations et nouvelles levées de financement. Sivi Malukisa elle-même a évoqué avec franchise les difficultés rencontrées, de l’accès au capital au déficit énergétique, en passant par la logistique, la fiscalité, la disponibilité de la main-d’œuvre qualifiée et la pénétration du marché.

Le changement d’échelle intervient avec l’appui du Projet d’appui au développement des micro, petites et moyennes entreprises, soutenu par la Banque mondiale. À la suite du concours de plans d’affaires organisé en 2020, MANITECH bénéficie, selon Radio Okapi, d’une subvention de 87 000 dollars destinée à moderniser son outil de production. L’usine inaugurée à Kinshasa le 11 janvier 2024 est construite sur une superficie de 360 mètres carrés. Elle comprend des unités consacrées à la pâte d’arachide, aux sauces pimentées, aux confitures et au miel, pour une capacité nominale annoncée de 300 tonnes par an. La capacité mensuelle de production de pâte d’arachide passe, selon la même source, de 300 kilogrammes à 22 tonnes.

Ce chiffre ne doit pas être lu uniquement comme une augmentation de volume. Il indique un changement de nature. MANITECH n’est plus seulement une marque artisanale produisant pour quelques points de vente. Elle dispose désormais d’un actif industriel, avec ce que cela implique de besoins en fonds de roulement, en matières premières, en maintenance, en contrôle qualité, en énergie et en débouchés commerciaux.

En 2025, la Banque mondiale indiquait que l’entreprise produisait chaque mois plusieurs tonnes de pâte d’arachide et de sauces pimentées et employait plusieurs dizaines de personnes. Cette reconnaissance place également MANITECH parmi les cas concrets permettant d’évaluer l’efficacité des politiques d’accompagnement des PME congolaises.

Le parcours de Sivi Malukisa révèle cependant la limite des dispositifs actuels. Financer l’entrée dans l’industrie est une première étape. Accompagner la croissance d’une PME industrielle en est une autre, souvent plus coûteuse et plus complexe. Une usine ne devient réellement performante que lorsqu’elle est suffisamment approvisionnée, que ses capacités sont utilisées, que ses produits trouvent une distribution régulière et que l’entreprise peut absorber les délais de paiement du marché.

La dirigeante défend ainsi la création d’un nouvel échelon de financement pour les entreprises ayant dépassé le stade de la petite PME. Son plaidoyer découle directement de son expérience : les fonds de démarrage peuvent permettre d’acheter une machine ou de construire une unité, mais le passage à l’échelle exige des capitaux plus importants, plus patients et mieux adaptés aux cycles industriels.

Son engagement dépasse désormais MANITECH. Fondatrice de MADE IN 243, une association réunissant des industriels congolais, et cofondatrice de l’Association congolaise des professionnels des ressources humaines, elle se situe à l’intersection de l’entreprise, de la structuration professionnelle et du plaidoyer pour la production locale. Elle a également été distinguée lors du Prix Pierre Castel 2022 en RDC et a participé à plusieurs programmes africains d’accompagnement entrepreneurial.

Sivi Malukisa incarne ainsi moins une réussite achevée qu’une transition économique en cours. Son véritable défi commence avec l’usine : sécuriser les approvisionnements, accroître l’utilisation des capacités, maintenir la qualité, élargir la distribution et transformer une préférence déclarée pour les produits congolais en comportement durable d’achat.

C’est à cette étape que son expérience des organisations peut produire toute sa valeur. Car dans l’industrie, la persévérance permet de commencer, mais seuls les processus, le capital, la qualité et le marché permettent de durer. En faisant passer MANITECH de la cuisine expérimentale à l’outil de production, Sivi Malukisa a déjà franchi une frontière essentielle. Il lui reste désormais à démontrer qu’une PME congolaise peut non seulement produire localement, mais aussi grandir, se standardiser et conquérir durablement son propre marché.

Oswald M

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