Éric Kalala, l’homme qui veut replacer le cobalt artisanal au cœur de la souveraineté économique congolaise

Après vingt ans passés à maîtriser les flux financiers, logistiques et miniers de la République démocratique du Congo, Éric Kalala dirige aujourd’hui l’Entreprise Générale du Cobalt. À la tête de cette société publique stratégique, le gestionnaire formé à Louvain, HEC Paris et Harvard porte une mission particulièrement sensible : transformer une activité artisanale longtemps associée à l’informel en une filière traçable, compétitive et créatrice de valeur pour le pays.
Le défi confié à Éric Kalala dépasse largement la gestion ordinaire d’une entreprise publique. Il touche à l’une des grandes contradictions économiques de la République démocratique du Congo : comment un pays installé au centre de la transition énergétique mondiale peut-il convertir son exceptionnelle richesse minérale en prospérité durable, en emplois formels et en influence industrielle ?
Depuis juin 2023, le dirigeant se trouve au cœur de cette équation. Directeur général de l’Entreprise Générale du Cobalt, il pilote une structure créée en 2019 et détenue par la Gécamines, à laquelle l’État congolais a confié la supervision de la filière artisanale du cobalt. L’EGC dispose notamment d’un mandat portant sur l’achat, le traitement et la commercialisation de cette production, avec l’ambition d’en améliorer la traçabilité ainsi que la conformité sociale et environnementale.
Pour Éric Kalala, cette responsabilité constitue moins une rupture qu’un aboutissement. Son parcours s’est construit à l’intersection de trois disciplines devenues essentielles pour gouverner l’économie minière congolaise : la finance, la logistique et la stratégie d’entreprise.
De la finance à la direction générale
Diplômé ingénieur de gestion de l’Université catholique de Louvain, Éric Kalala complète sa formation par un cursus CEMS en management international à HEC Paris. Une décennie plus tard, il rejoint le General Management Program de la Harvard Business School, renforçant une culture managériale déjà nourrie par l’expérience du terrain.
Son itinéraire professionnel commence en 2003 au sein de SDV Agetraf, une entité du groupe Bolloré, où il exerce comme contrôleur financier. Pendant six ans, il apprend à lire l’entreprise à travers ses marges, ses coûts, ses risques et ses mécanismes de contrôle. Cette première séquence façonne une méthode de dirigeant : maîtriser les chiffres avant de prendre des décisions sur les opérations.
En 2009, il devient directeur financier et administratif pour le sud de la RDC au sein de Bolloré Logistics. Trois ans plus tard, il est propulsé à la direction générale des activités dans cette région minière. Il passe alors du contrôle des ressources à la responsabilité directe des opérations.
Le poste est stratégique. Dans l’espace cuprifère et cobaltifère du pays, la performance minière dépend autant de l’extraction que de la capacité à transporter les équipements, sécuriser les corridors, franchir les frontières et acheminer les minerais jusqu’aux marchés internationaux. Diriger une entreprise logistique dans cet environnement impose de comprendre simultanément les contraintes portuaires, ferroviaires, douanières, réglementaires et commerciales.
Éric Kalala dirigera les opérations de Bolloré Logistics dans le sud de la RDC pendant plus de six ans, avant de prendre la tête de l’entreprise au niveau national en janvier 2019. Le site institutionnel de l’EGC présente ainsi une trajectoire commencée dans la finance d’entreprise, poursuivie dans la gouvernance opérationnelle, puis portée au niveau de président-directeur général entre 2019 et 2023.
Cette progression interne est révélatrice. Elle ne repose pas sur une succession rapide de fonctions, mais sur une connaissance accumulée des réalités économiques congolaises. Éric Kalala a appris l’industrie minière depuis ses infrastructures, ses chaînes d’approvisionnement et ses flux financiers, avant d’en aborder directement la gouvernance publique.
Un dirigeant à la croisée de plusieurs industries
Son parcours ne se limite pourtant pas à la logistique. Parallèlement à ses responsabilités chez Bolloré, il occupe des fonctions de direction au sein de Havas Media RDC et dans l’écosystème de Vivendi Africa en République démocratique du Congo. Ces passages lui permettent d’élargir son expérience à la communication, aux médias et au développement d’activités dans des environnements institutionnels complexes.
Cette pluralité éclaire son profil actuel. À l’EGC, la mission ne consiste pas seulement à acheter et vendre du cobalt. Il faut convaincre les partenaires internationaux, rassurer les marchés, construire un récit crédible autour de la production artisanale congolaise et démontrer que celle-ci peut répondre aux standards des industriels mondiaux.
Le sujet est sensible. Le cobalt artisanal représente une source de revenus pour de nombreuses communautés, mais la filière reste confrontée à des enjeux persistants de sécurité, de formalisation, de travail des enfants, de contrebande et de partage de la valeur. La performance économique ne peut donc être séparée des exigences de responsabilité sociale.
Éric Kalala défend une orientation fondée sur la traçabilité, l’encadrement des exploitants, la formation et l’intégration progressive de la production artisanale dans des circuits formels. L’objectif affiché consiste notamment à éloigner les mineurs non majeurs des sites, à renforcer la redistribution et à construire une activité plus durable.
Faire de l’EGC un instrument de crédibilité
Sous sa direction, l’EGC tente de franchir le passage difficile entre mandat institutionnel et capacité opérationnelle. En novembre 2025, l’entreprise a présenté une première production de 1 000 tonnes de cobalt artisanal décrite comme structurée, éthique et traçable. Au-delà du volume, cette opération visait à envoyer un signal aux acheteurs : la production artisanale congolaise peut être organisée selon des standards vérifiables.
L’année 2026 a confirmé cette volonté d’élargir les débouchés et les partenariats. L’EGC et Trafigura ont participé à l’expédition de cuivre et de cobalt vers les marchés mondiaux via le Lobito Atlantic Railway, corridor devenu stratégique pour relier la Copperbelt congolaise à la façade atlantique.
L’entreprise a également conclu des accords visant à mieux encadrer l’exploitation artisanale sur certains sites du Lualaba, notamment avec Eurasian Resources Group, et engagé une coopération avec Mercuria autour de la structuration d’une filière responsable.
En mai 2026, un nouveau protocole associant l’EGC, Trafigura et EVelution Energy a ouvert la perspective d’une chaîne d’approvisionnement directe entre la RDC et les États-Unis. Sous réserve d’accords définitifs, le projet prévoit l’acheminement d’hydroxyde de cobalt congolais destiné à être transformé sur le sol américain, dans un dispositif soumis aux exigences de diligence raisonnable et de traçabilité.
Ces initiatives traduisent une évolution de fond. La question n’est plus seulement de produire, mais de maîtriser davantage les conditions d’accès aux marchés, de diversifier les partenaires et de renforcer la capacité de négociation de la RDC.
Une autorité construite par la maîtrise des systèmes
Le leadership d’Éric Kalala repose moins sur l’exposition personnelle que sur une culture des systèmes. Finance, opérations, logistique, gouvernance : son parcours lui a donné une lecture transversale des mécanismes qui relient la mine au marché.
Cette expérience peut constituer un avantage dans un secteur où les dysfonctionnements ne résultent pas toujours d’un manque de ressources, mais souvent d’une mauvaise articulation entre producteurs, coopératives, négociants, administrations, transporteurs et acheteurs internationaux.
Depuis 2024, il occupe également la fonction de vice-président de la Chambre des Mines de la RDC, un rôle qui le place au contact des préoccupations plus larges de l’industrie extractive et renforce sa présence dans le dialogue entre l’État et les opérateurs privés.
Son engagement s’étend par ailleurs aux réseaux économiques, universitaires et culturels. Membre actif du réseau Makutano, ambassadeur de l’Université catholique de Louvain en RDC et parrain de l’association Alumniz, il participe à la construction de passerelles entre les élites professionnelles congolaises du pays et celles de la diaspora.
Transformer une ressource en pouvoir économique
La réussite d’Éric Kalala ne pourra cependant être jugée uniquement à l’aune des protocoles signés ou des volumes commercialisés. Elle dépendra de la capacité de l’EGC à bâtir un modèle durable, transparent et économiquement viable pour les communautés minières comme pour l’État.
Le chantier reste immense. Il implique de lutter contre les circuits illicites, sécuriser les sites, professionnaliser les coopératives, stabiliser la qualité de la production et garantir une redistribution plus équitable des revenus. Il suppose aussi que la RDC cesse d’être considérée uniquement comme un réservoir de matières premières et devienne un acteur capable d’influencer les règles du marché.
C’est précisément à cet endroit que le parcours d’Éric Kalala prend sa portée. Après avoir longtemps organisé le mouvement des marchandises et des capitaux, il dirige désormais une institution chargée d’organiser la valeur elle-même.
Dans une économie mondiale en quête de minerais critiques, sa mission est claire : faire du cobalt artisanal non plus le symbole des fragilités congolaises, mais l’un des instruments de leur dépassement.
Mérimé Wilson



