Michel Losembe, du pouvoir bancaire à la fabrique de l’influence économique congolaise

Il a longtemps exercé le pouvoir depuis le sommet des banques. Il l’exerce désormais autrement, à travers les conseils d’administration, les organisations patronales, les entreprises minières, la finance inclusive et les institutions de recherche. À la différence de nombreux dirigeants dont l’influence s’efface avec la fin d’un mandat exécutif, Michel-Emery Losembe a transformé près de quatre décennies d’expérience en capital de gouvernance. Son parcours raconte ainsi une évolution plus profonde qu’une simple reconversion : celle d’un banquier devenu architecte de réseaux, interlocuteur du secteur privé et administrateur engagé dans plusieurs centres de décision de l’économie congolaise.
En juin 2026, il conduisait encore la délégation de la Fédération des entreprises du Congo à la 50ᵉ Assemblée générale de la Conférence permanente des chambres consulaires africaines et francophones, à Fès. Président de la Commission nationale des relations extérieures de la FEC, il y a défendu une coopération économique africaine davantage tournée vers des résultats concrets pour les entreprises. Cette présence résume son positionnement actuel : Michel Losembe n’est plus à la tête d’une banque, mais il demeure au cœur des lieux où se discutent le financement, l’investissement, l’intégration régionale et la représentation internationale du secteur privé congolais.
Sa trajectoire commence loin des fonctions institutionnelles qu’il occupe aujourd’hui. Formé à l’ICHEC Brussels Management School, où il obtient un diplôme en administration des affaires en 1986, il rejoint Citibank Zaïre en 1988. Il y entre par l’un des métiers les plus techniques et les plus exigeants de la banque : le trading sur les marchés des changes et monétaires. Cette première étape est déterminante. Elle lui apprend à lire les mouvements de devises, à mesurer l’exposition au risque et à prendre des décisions dans un environnement où le temps, l’information et la confiance conditionnent directement la valeur.
En 1990, il devient trésorier pays et directeur général adjoint. Il ne s’agit plus seulement d’exécuter des opérations, mais de piloter la liquidité, d’anticiper les contraintes du marché et d’accompagner la direction d’une banque internationale dans une économie soumise à de fortes instabilités. En 1998, Citibank lui confie la trésorerie régionale pour l’Afrique de l’Ouest, depuis Abidjan. Cette responsabilité élargit son terrain d’observation : aux réalités congolaises s’ajoutent les mécanismes d’une union monétaire, les enjeux transfrontaliers et la nécessité d’adapter une même culture bancaire à des marchés africains différents.
Son retour à Kinshasa, en 2002, marque un premier passage décisif de la technique au pouvoir exécutif. Pendant plus de dix ans, Michel Losembe dirige Citigroup Congo. Il représente alors dans le pays l’une des institutions financières internationales les plus structurées, avec ce que cela implique de discipline opérationnelle, de conformité, de contrôle des risques et de relation avec les grands clients publics et privés.
Cette longue école Citi lui donne surtout une compréhension complète de la banque, depuis la salle des marchés jusqu’au conseil d’administration. Dans un entretien accordé à Radio Okapi en mai 2026, le financier est d’ailleurs présenté comme ayant consacré près d’un quart de siècle à Citibank International, avec une expérience couvrant la réglementation, les politiques financières ainsi que la gestion des institutions. Son témoignage récent permet de mesurer la continuité de cette expertise.
Cette période est également marquée par une première incursion dans les services financiers mobiles. En 2004, il dirige brièvement Celpay RDC et participe au lancement d’une solution de mobile banking associée à Celtel, devenu Airtel. L’expérience est courte, mais elle révèle une intuition précoce : dans un pays immense, faiblement bancarisé et insuffisamment desservi par les agences physiques, l’avenir des paiements passerait nécessairement par le téléphone mobile.
En janvier 2013, Michel Losembe quitte l’univers d’une banque internationale pour prendre la direction générale de la Banque internationale pour l’Afrique au Congo. La transition est importante. À la BIAC, banque de détail dotée d’une large clientèle, les enjeux ne sont plus exactement les mêmes. Il faut gérer un réseau plus étendu, une masse de dépôts plus importante, une clientèle diversifiée et les effets rapides de l’élargissement de la bancarisation en RDC.
Son autorité sectorielle dépasse alors les murs de la banque. En décembre 2013, il est réélu à la présidence de l’Association congolaise des banques pour un mandat de trois ans. Il défend notamment l’inclusion financière et le renforcement du rôle collectif des établissements de crédit dans la modernisation de l’économie. Son élection intervient à un moment où la profession bancaire cherche à accompagner l’élargissement de la bancarisation. En parallèle, il devient vice-président de la FEC chargé des finances et siège, à partir de 2014, au Conseil économique et social, où il représente le secteur financier.
La séquence BIAC constitue toutefois le passage le plus difficile de sa carrière. Son mandat s’achève en avril 2016, peu avant que la Banque centrale du Congo place l’établissement sous administration provisoire le 30 mai de la même année, dans un contexte de crise de liquidité. L’institution entrera ensuite dans un processus de liquidation. Cette rupture ne peut être évacuée d’un portrait sérieux : elle demeure l’un des épisodes les plus sensibles de l’histoire bancaire récente de la RDC. Elle doit cependant être présentée avec toute la précision nécessaire. La procédure judiciaire visant Michel Losembe et d’autres anciens responsables a été classée sans suite en 2023, selon les informations rendues publiques par plusieurs médias congolais.
L’après-BIAC montre sa capacité à réorganiser son influence. Dès 2016, il rejoint Makeba, entreprise new-yorkaise spécialisée dans les services financiers mobiles, comme directeur des opérations. Il y reste trois ans avant de devenir conseiller du conseil d’administration. Ce choix prolonge son intérêt ancien pour la finance numérique, mais dans un cadre plus entrepreneurial et international. En 2018, il crée également Tshinu Consulting Africa, à travers laquelle il accompagne des institutions bancaires et financières sur les questions de stratégie, de réglementation, d’organisation et de gouvernance.
La suite de son parcours se lit moins comme une succession de postes que comme la constitution méthodique d’un portefeuille d’influence. Il intervient dans la gestion patrimoniale familiale avec CODIMEX, conseille TheAfricanFund et siège au sein d’organisations actives dans la santé, l’éducation, l’entrepreneuriat et la lutte contre la pauvreté. Son engagement de longue durée à la Fondation Rawji, à l’Association de santé familiale et auprès d’Opportunity International traduit une conception élargie de la finance : le capital ne vaut pas seulement par son rendement, mais aussi par sa capacité à soutenir l’emploi, les compétences, la santé et l’autonomie économique.
Son entrée dans la gouvernance minière ajoute une nouvelle dimension à ce parcours. Président du conseil de Strategos Mining and Exploration Congo de 2021 à avril 2025, puis membre du conseil, il siège également au sein de Namoya Mining et Kamituga Mining. Cette présence le place dans un secteur autrement plus complexe que la banque, où se rencontrent besoin de capitaux, risques opérationnels, sécurité juridique, responsabilités environnementales et attentes des communautés locales. Elle montre surtout comment ses compétences financières se déplacent vers l’économie productive et la gestion d’actifs stratégiques.
Depuis novembre 2023, Michel Losembe est de nouveau administrateur de la FEC, où il représente les petites et moyennes entreprises tout en présidant la Commission nationale des relations extérieures. Il porte ainsi la voix d’entreprises qui disposent rarement des mêmes accès au financement, aux marchés internationaux ou aux décideurs que les grands groupes. Sa mission consiste moins à administrer directement des opérations qu’à créer des passerelles entre les entrepreneurs congolais, les patronats étrangers, les chambres consulaires et les investisseurs.
Sa nomination, en septembre 2025, comme administrateur d’Ebuteli complète cette transformation. Après avoir siégé au comité consultatif de l’institut depuis 2022, il rejoint la gouvernance d’une organisation dont la mission est de nourrir le débat public par la recherche sur la politique, la gouvernance et la violence en RDC. Ebuteli se définit comme un institut congolais destiné à promouvoir un débat informé à partir de recherches rigoureuses. Pour un ancien dirigeant bancaire, cette responsabilité est significative : elle relie l’expérience du marché à la compréhension des institutions, dans un pays où l’investissement dépend directement de la qualité de la gouvernance, de la stabilité et de la confiance publique.
Michel Losembe appartient ainsi à une catégorie encore peu nombreuse dans l’économie congolaise : celle des dirigeants ayant traversé plusieurs cycles de pouvoir sans rester enfermés dans leur métier d’origine. Trader, trésorier, directeur de banque, représentant de la profession, conseiller institutionnel, dirigeant de fintech puis administrateur, il a progressivement déplacé son centre de gravité de l’exécution vers la gouvernance.
Son parcours n’est ni linéaire ni exempt d’épreuves. C’est précisément ce qui lui donne sa portée. Il montre que l’influence économique ne repose pas uniquement sur la fonction que l’on occupe, mais sur la capacité à transformer l’expérience, y compris celle des crises, en lecture stratégique des institutions. À ce stade de sa carrière, Michel Losembe ne dirige plus une seule organisation. Il intervient à l’endroit où plusieurs mondes se rencontrent : finance, mines, PME, diplomatie économique, action sociale et production d’idées. C’est désormais dans cette circulation entre les secteurs que se mesure son empreinte.
Mérimé Wilson



