Soraya Aziz-Moto, le leadership féminin à l’épreuve du pouvoir énergétique

Le 3 mars 2026, lorsqu’elle prend officiellement les commandes de l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité, Soraya Aziz-Moto ne reçoit pas seulement la direction d’un établissement public. Elle hérite de l’un des postes les plus exposés de l’économie congolaise : celui où se rencontrent l’urgence sociale de l’accès à l’électricité, les besoins énergétiques de l’industrie, les intérêts des opérateurs et l’exigence de sécurité réclamée par les investisseurs.
Nommée par ordonnance présidentielle le 20 février 2026, elle succède à Sandrine Mubenga Ngalula, elle-même maintenue au conseil d’administration de l’ARE. Cette transmission entre deux dirigeantes est significative. Elle ne raconte plus uniquement l’arrivée exceptionnelle d’une femme dans un univers stratégique. Elle suggère, au sein de cette institution, une continuité féminine dans l’exercice du pouvoir économique et réglementaire. L’ARE a confirmé sa nomination et sa prise de fonction effective le 3 mars 2026.
Mais la portée du parcours de Soraya Aziz-Moto ne tient pas seulement à son genre. Elle réside surtout dans la nature de l’autorité qu’elle a progressivement construite : une autorité forgée au contact des communautés minières, des organisations de la société civile, des institutions internationales, des entreprises privées et, plus récemment, des mécanismes de financement de l’électrification.
Du droit public aux territoires miniers
Formée en droit public à l’Université catholique de Bukavu, puis aux relations internationales et aux études du développement, notamment à l’Université du Sussex, Soraya Aziz-Moto a construit son expertise à l’intersection de trois champs rarement réunis dans une même trajectoire : la gouvernance, le développement communautaire et l’industrie extractive.
Après une première expérience chez Vodacom RDC, elle rejoint Banro Corporation en 2007 comme responsable des relations communautaires. Elle y restera six ans. Cette période constitue l’un des fondements de son leadership. Dans l’industrie minière, la relation avec les communautés ne relève pas d’une communication périphérique. Elle engage la continuité des opérations, la gestion des risques sociaux, les déplacements de populations, les droits humains, les mécanismes de compensation et la capacité d’une entreprise à conserver son acceptabilité locale.
Soraya Aziz-Moto y travaille sur les évaluations d’impact, les programmes de réinstallation, la restauration des moyens de subsistance, le renforcement des capacités, les fonds communautaires et l’intégration du genre dans les politiques de développement. Autrement dit, elle apprend à exercer une responsabilité au milieu d’intérêts contradictoires : ceux de l’entreprise, des populations, des autorités locales et des partenaires du développement.
Cette immersion dans les territoires riches en ressources naturelles permet de comprendre une caractéristique centrale de son parcours. Son leadership n’est pas d’abord né dans les conseils d’administration. Il s’est formé dans les zones où les décisions économiques produisent leurs conséquences humaines les plus directes.
Une autorité construite par la médiation
Entre 2013 et 2014, son passage par le programme Next Generation Leaders du McCain Institute lui donne une exposition internationale. Le programme la présente alors comme une spécialiste congolaise du développement engagée dans la recherche de collaborations entre organisations non gouvernementales et acteurs institutionnels autour de la gouvernance et du développement économique. Son placement auprès de Freeport-McMoRan élargit parallèlement sa compréhension des politiques de durabilité et de gestion des parties prenantes dans un grand groupe minier.
Elle approfondit ensuite ce registre au Centre Carter, à Lubumbashi, où elle devient directrice adjointe du bureau de terrain. Elle y coordonne des programmes de gouvernance minière portant notamment sur la transparence, les revenus extractifs, les droits humains et le renforcement des organisations de la société civile.
Cette séquence est importante. Elle fait passer Soraya Aziz-Moto de la gestion communautaire au pilotage institutionnel. Elle ne se contente plus d’administrer la relation entre une entreprise et son environnement immédiat. Elle intervient sur les règles, les capacités des acteurs, l’utilisation des financements et la qualité du dialogue entre pouvoir public, opérateurs économiques, bailleurs et société civile.
Son expérience en Tanzanie, comme coordinatrice d’une campagne politique dans plusieurs régions de l’Est du pays, ajoute une autre dimension : celle de l’organisation à grande échelle, de la mobilisation humaine et de la conduite d’équipes dans un environnement fortement exposé. Sans constituer le cœur de son parcours économique, cette mission révèle sa capacité à travailler dans des contextes où la stratégie ne vaut que par la qualité de l’exécution sur le terrain.
De la représentation des communautés à la mobilisation du capital
À partir de 2020, Soraya Aziz-Moto se rapproche directement des enjeux énergétiques. À la tête du segment vert de WESD Capital, elle supervise des projets liés aux énergies renouvelables, aux foyers améliorés, au recyclage des déchets et aux mécanismes de crédits carbone.
Elle rejoint ensuite l’Agence nationale de l’électrification et des services énergétiques en milieux rural et périurbain, l’ANSER. Elle y exerce des responsabilités dans la communication, la mobilisation et les partenariats. Cette fonction marque un changement d’échelle : il ne s’agit plus seulement de concevoir des projets de développement, mais de rapprocher besoins énergétiques, partenaires techniques, investisseurs et financements.
Son passage par l’ANSER constitue probablement l’étape la plus directement préparatoire à sa nomination à l’ARE. L’électrification rurale exige en effet davantage que des infrastructures. Elle suppose des modèles économiques soutenables, une compréhension fine des territoires, une coordination entre acteurs publics et privés et une capacité à sécuriser des partenariats de long terme.
Cette continuité se retrouve également dans son engagement au sein de Nyota, une organisation de développement tournée vers les communautés établies autour des zones industrielles et des territoires riches en ressources naturelles, avec une attention particulière portée aux femmes et aux enfants.
Chez Soraya Aziz-Moto, le leadership féminin ne semble donc pas avoir été construit comme une simple revendication de représentation. Il s’est développé à travers la prise en charge de dossiers où les femmes et les communautés vulnérables sont souvent les premières à supporter le coût du sous-développement, de l’absence d’infrastructures ou de l’exploitation insuffisamment encadrée des ressources.
À l’ARE, le symbole devra devenir performance institutionnelle
La direction de l’ARE place désormais Soraya Aziz-Moto dans un registre différent. Un régulateur ne construit pas directement toutes les centrales, ne déploie pas seul les réseaux et ne finance pas l’ensemble des projets. Son pouvoir réside dans sa capacité à rendre le secteur plus cohérent, plus transparent et plus prévisible.
L’ARE doit notamment contrôler les normes, veiller au respect de la concurrence, contribuer à l’amélioration du climat des affaires, analyser les tarifs et arbitrer les différends du secteur.
Lors de sa prise de fonction, Soraya Aziz-Moto a structuré son mandat autour de trois priorités : améliorer la gouvernance de l’ARE, accroître l’accès à l’électricité et contribuer à résorber le déficit énergétique de l’industrie. Le défi est considérable. Selon le bilan présenté par la direction sortante, la capacité installée serait passée de 2 972 MW en 2020 à 4 024,58 MW en 2025, tandis que le taux de desserte aurait progressé de 17,9 % à 29 %. Ces avancées revendiquées laissent néanmoins une grande partie de la population et de nombreux bassins productifs confrontés à une offre insuffisante ou instable.
Les premiers mois de son mandat montrent une attention portée au dialogue avec le secteur privé. En juillet 2026, l’ARE a notamment participé, sous sa conduite, à des échanges consacrés à la fiscalité de l’électricité et à la création d’un guichet unique destiné à simplifier les procédures et à renforcer l’attractivité du marché. Ce dialogue associait le ministère de tutelle, la Fédération des entreprises du Congo et l’IFC/Banque mondiale.
C’est précisément sur ce terrain que son leadership sera évalué. La connaissance des communautés lui sera utile pour défendre l’équité territoriale. Son expérience des partenariats pourra faciliter la mobilisation des investisseurs. Sa pratique de la gouvernance devra soutenir la transparence des décisions. Mais l’enjeu central restera la capacité de l’ARE à produire des règles compréhensibles, des délais maîtrisés, des arbitrages crédibles et un environnement suffisamment stable pour convertir les intentions d’investissement en capacités électriques réelles.
Soraya Aziz-Moto incarne ainsi une évolution importante du leadership féminin congolais : le passage de la participation aux espaces de décision vers la responsabilité directe sur des institutions qui structurent l’économie. Son mandat ne devra pas être jugé uniquement à l’aune du symbole que représente sa nomination, mais sur sa faculté à faire de la régulation un instrument de confiance, d’investissement et d’accès équitable à l’électricité.
Car le véritable pouvoir, dans le secteur énergétique, ne consiste pas seulement à occuper le sommet d’une institution. Il consiste à faire en sorte que ses décisions éclairent effectivement les foyers, soutiennent les entreprises et rendent possible une transformation économique plus inclusive.
Mérimé Wilson



