Rachel Banza, la beauté érigée en industrie

Il existe une catégorie d’entrepreneurs qui transforment un manque intime en projet industriel. Rachel Banza en fait partie. Née en France, de nationalité congolaise, élevée dans cette double culture où la maison transmet les valeurs de Kinshasa pendant que l’école inculque les codes de Paris, elle a fait d’une frustration adolescente, celle de ne pas se reconnaître dans les enseignes de beauté qui l’entouraient, le socle d’une aventure qui dure depuis près de deux décennies. Son terrain n’est pas la coiffure ni le maquillage pris isolément. C’est la beauté comme secteur économique, avec ses marques, ses laboratoires, ses chaînes de valeur et ses clientèles à conquérir.
Un rêve d’enfance devenu enseigne
Rachel Banza aime rappeler que son ambition est née très tôt, presque comme un jeu, portée par les figures d’entrepreneurs qu’une petite fille pouvait alors croiser à la télévision. Ce rêve, elle a choisi de ne pas le porter seule. En 2007, à vingt-deux ans, elle lance Elikya Beauty avec sa sœur Sabrina, de quatre ans sa cadette et son associée depuis le premier jour. Le nom, emprunté au lingala, signifie l’espérance. Il dit déjà l’intention : proposer un lieu et des produits pensés pour des femmes qui, jusque-là, se sentaient mal représentées dans l’offre existante.
Elikya Beauty n’est pas au départ une marque de maquillage, mais un centre de beauté globale réunissant coiffure, esthétique, onglerie et conseil en image. La logique est celle d’un service complet, adressé à une clientèle cosmopolite et multiethnique, dans un cadre soigné. Rachel Banza raconte avoir été marquée, aux débuts de l’enseigne, par la remarque d’une cliente saluant simplement la propreté et le professionnalisme du lieu. Ce détail en dit long sur l’espace qu’elle a voulu occuper : celui d’une exigence de qualité et de considération qui, dans le segment de la beauté afro, n’allait pas de soi.
De la prestation à la marque
La force du parcours tient dans une montée en gamme méthodique. Le centre de beauté sert de laboratoire d’observation. Il révèle les attentes d’une clientèle diverse et met en lumière les insuffisances du marché : des produits peu adaptés à la diversité des carnations, des gammes rarement conçues pour des peaux et des cheveux pluriels. De ce constat naît une seconde ambition, celle de créer non plus seulement un service, mais un produit signé.
Elikya devient ainsi une marque de maquillage revendiquant une formulation naturelle, végane et respectueuse de l’environnement, tout en assumant des couleurs franches et intenses. Le positionnement est précis. Il ne s’agit pas de suivre les codes d’un marché de la cosmétique devenu hyperconcurrentiel, investi par les grandes maisons comme par les célébrités, mais d’installer une proposition de valeur claire : une beauté inclusive, pensée pour toutes les carnations, portée par une expertise revendiquée des peaux noires et des peaux métissées.
Le pari industriel de Natura Sens Beauty
Le tournant décisif intervient en 2019, avec l’ouverture de Natura Sens Beauty, un laboratoire de conception cosmétique implanté en Seine-et-Marne, en région parisienne. Ce passage de la distribution à la fabrication marque un changement de nature dans l’entreprise. La dirigeante ne se contente plus de vendre des produits ou d’exploiter une enseigne. Elle maîtrise l’amont, la formulation, la production, la propriété industrielle de ce qu’elle met sur le marché.
L’ensemble s’organise autour de B. Beauty Group, structure qui a vocation à développer des concepts de beauté innovants pour une clientèle cosmopolite, en articulant centres de beauté et gammes de produits. Cette architecture, une holding, une marque, un outil de production, situe Rachel Banza dans une logique de groupe plus que de commerce isolé. Le made in France y devient un argument à double détente : gage de qualité pour la clientèle, et signal d’une entrepreneure issue de la diaspora qui produit, forme et emploie sur le territoire où elle a grandi.
Une conviction : avancer à plusieurs
Ce qui distingue le récit de Rachel Banza tient autant à la méthode qu’aux valeurs. La dimension solidaire est inscrite dans le modèle : une part de chaque produit vendu est reversée à une association humanitaire partenaire. La démarche n’est pas un supplément d’âme greffé sur le commerce, elle en constitue l’un des principes fondateurs, au même titre que l’exigence de naturalité ou l’inclusivité des gammes.
L’autre marqueur est celui de l’association. Le duo formé avec sa sœur Sabrina n’est pas une anecdote familiale, c’est une thèse entrepreneuriale. Rachel Banza défend l’idée que la solidité d’un projet se construit à plusieurs, que le partenariat est une force plutôt qu’un risque, et que l’entrepreneure bien entourée dispose d’un avantage décisif. Dans un secteur où l’on célèbre volontiers la figure solitaire du fondateur, elle oppose une conviction plus collective, qu’elle expose régulièrement lors de rencontres professionnelles dédiées aux porteurs de projets de la beauté.
Un modèle pour la diaspora entrepreneuriale
Le parcours de Rachel Banza dépasse le cas d’une réussite individuelle dans la cosmétique. Il dessine une trajectoire que la diaspora congolaise et africaine peut lire comme un repère. Une femme née en France, ancrée dans son héritage congolais, part d’une enseigne de quartier en 2007 pour bâtir, en une quinzaine d’années, un ensemble comprenant une marque, un laboratoire et une structure de groupe. Elle passe du commerce à l’industrie, de la prestation au produit, de la clientèle de proximité à une ambition de rayonnement.
Pour une entrepreneure de la diaspora, l’enjeu suivant se lit presque en filigrane : celui de rapprocher cette réussite du continent, d’irriguer les marchés africains d’une expertise construite en Europe, et de faire circuler dans les deux sens les savoir-faire de la beauté. Rachel Banza incarne cette génération de dirigeantes qui refusent de choisir entre leurs deux rives. Elle a fait de la beauté un métier, puis une marque, puis une industrie. Il lui reste, comme à beaucoup de talents de la diaspora, à en faire un pont.
Mérimé Wilson



